Alexandre Devecchio : «Derrière l'affaire Théo, les banlieues en sécession»

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Alexandre Devecchio : «Derrière l'affaire Théo, les banlieues en sécession»

 

FIGAROVOX/ANALYSE – Un an après l’«affaire Théo», Europe 1 a diffusé les images de l’arrestation du jeune délinquant qui a accusé les policiers de l’avoir violé. A l’époque des faits, Alexandre Devecchio voyait dans cette affaire le symptôme de «l’enracinement d’une sous-culture de la haine» dans la jeunesse des banlieues.



Alexandre Devecchio : «Derrière l'affaire Théo, les banlieues en sécession»

 

 

Alexandre Devecchio est journaliste au Figaro, en charge du FigaroVox. Il vient de publier Les Nouveaux enfants du siècle, enquête sur une génération fracturée (éd. du Cerf, 2016) et est coauteur de Bienvenue dans le pire des mondes (éd. Plon, 2016).

 

 



«Justice pour Théo!» La banlieue brûle et le même slogan est diffusé sur toutes les ondes. La majorité des médias et une partie des politiques, relayant le discours des «associations», s’indignent, en chœur, des «violences policières» contre les «jeunes» des «quartiers».

 

En quoi la #JusticePourThéo passe-t-elle par la destruction de la gare routière de Bobigny ?

La visite de François Hollande au chevet de Théodore, dit Théo, 21 ans, blessé jeudi 2 février à la cité de la Rose-des-Vents d’Aulnay-sous-Bois lors d’une interpellation d’une extrême violence n’a rien apaisé. C’était pourtant un geste fort et rare. Pour mémoire, le président de la République n’avait pas rendu visite aux policiers gravement brûlés par une attaque au cocktail Molotov à Viry-Châtillon le 8 octobre 2016. Quatre agents des forces de l’ordre ont été mis en examen, et, si bavure il y a eu, celle-ci doit être sanctionnée de manière exemplaire. Pour autant, en quoi la #justicepourthéo passe-t-elle par la destruction de la gare routière de Bobigny? En quoi justifie-t-elle les voitures incendiées, les bus caillassés ou les commerces vandalisés à Argenteuil? Est-ce bien pour Théo que retentissent les «Allah akbar»? Au-delà des dysfonctionnements de la police, l’affaire Théo est révélatrice des fractures françaises. Elle met en lumière la sécession de certains quartiers et la désaffiliation d’une partie de la jeunesse. Elle témoigne de l’enracinement d’une sous-culture de la haine qui rend possible l’embrasement de la violence à la moindre étincelle. Les casseurs ne se vengent pas seulement des policiers, ils marquent leur territoire et expriment leur ressentiment alimenté par le discours victimaire. Aidé en cela par les professionnels de l’antiracisme. Ceux-là mêmes que le premier ministre, Bernard Cazeneuve, recevait hier à Matignon après deux jours d’affrontements.

Quid de la problématique des flux migratoires, des tensions ethnico-culturelles, des pratiques mafieuses ou de l’islamisme ?

Alors que les échauffourées se multiplient à Aulnay, Bobigny, Tremblay-en-France, Le Blanc-Mesnil, Stains ou Neuilly-sur-Marne, le spectre des émeutes de 2005 est dans toutes les têtes. Comme le souligne Gilles Kepel dans Banlieue de la République (Gallimard), c’est une grenade lacrymogène tirée par la police près d’une mosquée alors que le ramadan battait son plein qui est la cause cette année-là de la propagation des émeutes dans toute la France (elles avaient été déclenchées par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur à Clichy-sous-Bois). L’incident, grossi et rapporté comme «le gazage de la mosquée Bilal», est alors interprété par une partie de la jeunesse de banlieue comme une déclaration de guerre à l’islam. Il ravive le ressentiment entretenu par des années d’idéologie de la repentance. Durant vingt jours, les violences et les dégradations au sein des cités, comptabilisant 200 membres des forces de l’ordre blessés et 10 000 véhicules incendiés, firent que, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, l’exécutif décréta l’état d’urgence. D’ores et déjà à cette époque, les émeutes illustraient la désintégration en cours. Cependant, sociologues, médias et politiques – omettant qu’aucun sans-culotte de 1789 n’avait jamais crié «nique la France!» – s’obstinèrent à les analyser dans les termes purement économiques d’un traditionnel conflit de classe, allant jusqu’à les qualifier de «révolte sociale». On continua à déverser des sommes faramineuses dans la politique de la ville en alimentant les communautarismes, et en recouvrant d’un voile les questions qui fâchent. Quid de la problématique des flux migratoires, des tensions ethnico-culturelles, des pratiques mafieuses ou encore de la montée en puissance de l’islamisme?

«Comment peut-on éviter la partition ?» s’interrogeait Hollande dans un incroyable aveu rapporté par Davet et Lhomme.

Depuis les émeutes de 2005, les fameux territoires perdus de la République n’ont cessé de s’étendre et les fractures de se creuser. «Il y a un toboggan dans lequel on est installé depuis plusieurs années qui nous amène à l’irréparable, puisque maintenant ces quartiers produisent des terroristes», constatait Malek Boutih en 2015, lors du dixième anniversaire des émeutes. «Comment peut-on éviter la partition?» s’interrogeait Hollande dans un incroyable aveu rapporté par Gérard Davet et Fabrice Lhomme. La partition avec la France des cités, mais aussi avec la France périphérique. Les «petits Blancs», victimes de l’insécurité physique, économique et culturelle, chassés des grandes métropoles comme des banlieues sensibles, font eux aussi sécession. Au cri de «Justice pour Théo!», ils risquent fort de répondre, dans les urnes, par «On est chez nous!».



Alexandre Devecchio

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Source:©  Alexandre Devecchio : «Derrière l’affaire Théo, les banlieues en sécession»

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