Alexandre Adler : «Questions sur l'affaire Khashoggi»

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Alexandre Adler : «Questions sur l'affaire Khashoggi»

TRIBUNE – La légitime émotion suscitée par le meurtre de l’opposant saoudien n’interdit pas d’envisager toutes les hypothèses explicatives, argumente l’essayiste.

«Audiatur et altera pars», il faut toujours entendre la partie adverse. Tel n’est pas le cas dans le très spectaculaire assassinat de Khashoggi
qui a déclenché une crise de dimension quasi mondiale autour de
l’Arabie saoudite et à présent de la personnalité du chef de son
exécutif, le prince héritier Mohammed Ben Salman (surnommé partout MBS).

Il
s’agit là d’une question très sérieuse, car tout observateur non bourré
de préjugés peut juger du caractère sombre et complexe de l’affaire. Et
tout d’abord le problème du testis nullus, du témoignage
nécessairement annulé par son caractère unique: on nous l’a répété à
l’envi, toutes les révélations bien exactes sur le meurtre commis contre
Khashoggi dans l’enceinte du consulat général d’Arabie saoudite à
Istanbul ne proviennent que d’une seule source, les services secrets
turcs.

Or nous parlons ici d’une force de police épurée à trois
reprises dans le passé récent et totalement soumise aux consignes du
président turc Erdogan et son affidé principal Hakan Fidan, qui ont
déjà, à eux deux, organisé le faux coup d’État qui, en l’espace d’une
journée, aboutissait à l’arrestation de plus de 300 membres de la classe
politique, de toutes les psychanalystes féministes de Turquie et de la
totalité des responsables politiques kurdes modérés. Pour le dire comme
nos confrères américains qui aiment cette expression: «If you believe Erdogan, you can believe everything.» Pourtant, il semble que, dans ce cas d’exception, la confiance la plus totale soit accordée à Erdogan.

Un prince impulsif et adepte de l’improvisation?

Certes, la véracité des témoignages immédiats des services turcs,
et de leur impressionnant déploiement d’une machinerie sophistiquée au
dehors et à l’intérieur du consulat saoudien, ne fait aucun doute. Pour
le reste, le prince héritier MBS et son très fidèle collaborateur, le
ministre des Affaires étrangères Joubeir, ont choisi de ne pas
tergiverser, de reconnaître la responsabilité de l’État saoudien dans le
meurtre et de présenter des excuses publiques à l’un des frères de la
victime.

Reste à déterminer si le prince héritier, que l’on
présente volontiers sans preuves comme l’instigateur de ce meurtre, est
non seulement impulsif comme l’écrit souvent la presse, mais aussi
complètement idiot et adepte de l’improvisation. Complètement idiot
d’ordonner un crime d’État qui discrédite durablement l’Arabie saoudite,
au moment où sa stratégie d’isolement sans violence du Qatar était en
train d’aboutir à des résultats éminemment favorables, dont un début de
recul de l’émirat voisin sur la question des organisations terroristes.

Improvisation que d’avoir accompli un meurtre «de sang chaud» sans se
poser la question macabre de l’évacuation du cadavre, au vu des caméras
turques et sans pouvoir se dispenser d’un scénario de grand-guignol de
démembrement du corps de la victime. On le sait, le centre populeux et
très actif d’Istanbul pouvait parfaitement se prêter à un meurtre mieux
camouflé hors des locaux accusateurs du consulat et imputable au poison
ou à l’accident de voiture non identifiée.

Les allées et venues de Khashoggi à
Istanbul étaient connues de beaucoup de gens qui, comme dans une
intrigue d’Agatha Christie, avaient toutes les raisons d’exercer une
vengeance contre MBS

Tout ici laisse au moins ouverte la porte aux soupçons d’un coup
monté. Nous avons même l’impression que les véritables auteurs de ce
meurtre ont compulsé toute la tradition des faux assassinats dans le
monde musulman pour tomber sur le précédent de 1966, où l’un des truands
infiltrés dans la malheureuse affaire Ben Barka assassina
de sang-froid le grand leader marocain à la stupeur des véritables
organisateurs de son enlèvement, le roi Hassan II et son co-premier
ministre Oufkir, lesquels, on le sait aujourd’hui, n’avaient jamais
donné l’ordre d’assassiner Ben Barka ni même envisagé de mouiller dans
ce scandale la monarchie marocaine tout entière.

Tout le reste,
bien entendu, demeure purement conjectural, ce qui ne devrait pas
empêcher de se poser quelques questions. Les allées et venues de
Khashoggi à Istanbul étaient connues en Arabie saoudite et de beaucoup
de gens qui, comme dans une bonne intrigue d’Agatha Christie, avaient
toutes les raisons d’exercer une vengeance exemplaire contre MBS. On ne
songe pas ici aux dirigeants du Qatar
qui commençaient à négocier sérieusement une trêve salutaire avec le
royaume saoudien. Par contre, il ne fait aucun doute que les mesures
progressistes organisées par le tandem MBS-Joubeir impactaient
directement la nébuleuse des opposants à la véritable perestroïka
saoudienne. Ce sont eux qui se réjouissent, même sous cape, des malheurs
du prince héritier et souhaitent imposer un coup d’arrêt à ses
réformes.

La politique prudente de MBS

Un dernier mot
concerne, à l’avant-veille du meurtre de Khashoggi, l’attitude des
autorités turques, et sans doute de quelques autres ailleurs: tout se
passe comme si Erdogan à tout le moins savait «que quelque chose se
préparait bientôt à Istanbul, au Consulat saoudien». Il n’est pas
nécessaire de supposer que les Turcs aient su davantage les raisons qui
ont motivé leur vigilance surmultipliée des trois jours précédents. Mais
celle-ci ne fait pas de doute et le renseignement qui leur avait été
donné était évidemment le bon.

Il est au moins légitime
d’explorer plus avant la réalité de ce montage. C’est ce que n’ont pas
fait les ennemis déclarés de la politique de MBS parmi lesquels il faut
compter Donald Trump et son affidé Pompeo qui ont multiplié les mises en cause arbitraires
alors même que le président américain ne cessait d’exhorter auparavant
Riyad à se réconcilier le plus vite possible avec le Qatar.

Le
Qatar et la Confrérie des Frères musulmans, qui s’en est émancipée en
s’installant en majesté en Turquie chez Erdogan, avec son leader
historique le milliardaire égyptien Khairat Shater, n’ont-ils pas
intérêt plus encore que tous les autres à effacer les insuccès qu’ils
ont enregistrés ces dernières semaines? Ceux-ci sont tous imputables à
la politique, prudente celle-là, du prince héritier MBS et de son
premier ministre Joubeir, qui vient de mener la commission d’enquête qui
conclut la première partie de cet extraordinaire feuilleton. Oui, bien
sûr, souhaitons instamment que le débat devienne enfin contradictoire.


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