Alain Minc : «Nos certitudes sur l’économie s’effondrent et on cherche un Keynes ou un Friedman» 

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Alain Minc : «Nos certitudes sur l’économie s’effondrent et on cherche un Keynes ou un Friedman» 

TRIBUNE – Nous avons cru en des lois économiques qui se trouvent aujourd’hui invalidées par les faits. Aussi avons-nous besoin de grands penseurs à la hauteur de ces bouleversements, alerte l’essayiste.

Nous avons depuis cinquante ans été formés à respecter des tables de
la loi économiques peu nombreuses mais très strictes: le plein-emploi
crée l’inflation et celle-ci pousse les taux d’intérêt à la hausse. Le
financement de l’État par une banque centrale est un anathème car
facteur d’inflation. La création monétaire doit demeurer dans des
limites raisonnables sous peine, là aussi, de nourrir l’inflation. Et
enfin, plus globalement, une révolution technologique engendre des
progrès de productivité qui constituent le meilleur adjuvant de la
croissance. Les dix dernières années viennent de nous démontrer que ces
principes fondateurs n’ont plus lieu d’être et nous sommes, dès lors,
désemparés car privés de boussole macroéconomique.

» LIRE AUSSI – Le ralentissement économique met les banques centrales sous pression

Nombre de pays occidentaux vivent, depuis quatre ou cinq ans, en
plein-emploi – États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne en particulier. La
règle traditionnelle, de bon sens, veut que celui-ci engendre des
hausses de salaires et celles-ci mécaniquement l’inflation. Il existe
certes aujourd’hui des hausses de salaires, mais elles sont
circonscrites aux secteurs dans lesquels une présence syndicale encore
puissante permet une pression sur les employeurs. Dans un contexte
général de désyndicalisation accélérée, ceci ne concerne qu’une part
limitée du monde économique: grandes entreprises traditionnelles pour
l’essentiel. Le reste de l’économie – services et activités en voie
d’ubérisation, pour employer un raccourci – y échappe totalement.

Quand l’IG Metall allemande obtient des hausses significatives de
rémunération, ceci n’exerce plus aucune contagion car ces secteurs
deviennent une peau de chagrin dans l’économie contemporaine. Résultat:
cette inflation des salaires dans la vieille économie n’induit aucune
inflation globale. Dès lors, le moteur d’éventuelles hausses de taux
d’intérêt est en panne pour une très longue période.

C’est un nouvel univers qui se
dessine : autrefois pourvoyeur d’emplois, le secteur bancaire va être
sérieusement chahuté (…) Le problème de la protection de l’épargne, en
particulier aux fins de retraite, va devenir lancinant et politiquement
explosif

En effet, le moteur annexe, en l’occurrence le financement des États
par la création monétaire, ne fonctionne plus. Qu’est-ce que le
quantitative easing, si ce n’est le comblement du déficit public par «la
planche à billets»? Le fait que les achats de bons du Trésor au lieu
d’être réalisés en direct passent par les marchés n’est qu’un artifice.
Le résultat est le même. Effet sur le rythme d’inflation: nul ou
marginal. Et la période expérimentale pendant laquelle le quantitative
easing (QE) a fonctionné à plein a été suffisamment longue pour penser
qu’il n’y aura pas d’effet de rattrapage. Le QE est évidemment allé de
pair avec un gonflement ahurissant du bilan des banques centrales – un
quadruplement pour certaines en quelques années. Or par rapport au
principe d’une création monétaire raisonnable, c’est là un véritable
sacrilège.

Preuve, s’il en est besoin, que le lien création monétaire/inflation
est cassé au même titre que la relation plein-emploi/inflation avec pour
conséquence qu’il n’existe désormais aucun facteur conduisant à une
hausse des taux d’intérêt. Dans ce nouveau monde, les crises financières
ne vont pas disparaître: peut-être même, au contraire. Mais que feront
les banques centrales dans ce contexte? Elles arroseront, comme
toujours, le système de nouvelles liquidités, ajoutant une pression
supplémentaire à la tendance à une baisse des taux.

» LIRE AUSSI – Pourquoi Donald Trump et les marchés sont tétanisés par l’inversion de la courbe des taux

C’est un nouvel univers qui se dessine: autrefois pourvoyeur
d’emplois, le secteur bancaire va être sérieusement chahuté: moins de
rentabilité, moins de main-d’œuvre, moindre valeur boursière. Le
problème de la protection de l’épargne, en particulier aux fins de
retraite, va devenir lancinant et politiquement explosif. Comme
débiteurs, les agents économiques seront heureux ; comme créditeurs, ils
seront terrifiés. Affolés, les gestionnaires d’épargne collective se
tourneront vers de nouveaux placements plus risqués afin d’espérer une
rentabilité minimale. Excédés de devoir payer pour placer leur argent,
les épargnants collectifs ou individuels se concentreront davantage
encore vers l’immobilier, l’or ou l’art, en pariant sur la perpétuation
de hausses spéculatives.

Peut-on espérer que ces soubresauts seront subvertis par une vague de
croissance d’une ampleur telle qu’elle effacerait tout sur son passage?
Celle-ci ne pourrait venir que d’une révolution technologique
engendrant des progrès de productivité propres à relancer la machine. Or
nous vivons un paradoxe: un bouleversement massif avec la révolution
digitale, peut-être le plus puissant que l’on ait jamais connu, car, à
la différence de la machine à vapeur ou de l’électricité, il touche le
consommateur final au moins autant que le secteur productif. Et
simultanément les statistiques ne montrent aucune accélération de la
productivité, voire son tassement.

L’incroyable segmentation de la réflexion économique en microsujets tue toute tentative de réflexion globale

De là, deux hypothèses. Soit les chiffres sont faux car l’appareil
statistique a des difficultés pour prendre en compte la digitalisation
de l’économie. Soit celle-ci, par son caractère diffus, ses besoins
limités en investissement, sa concentration sur les services, n’est pas
en effet génératrice de productivité. Dans ce cas, le plus probable, la
«croissance potentielle» – selon l’expression rituelle – est durablement
plafonnée.

Aucun de ces phénomènes n’est en soi dramatique. Mais de même que la
crise de 1929 a donné naissance au keynésianisme et l’inflation des
années 1970 au monétarisme et au libéralisme friedmanien, le
bouleversement actuel exige un aggiornamento complet de la pensée
macroéconomique. Or celui-ci ne point pas à l’horizon. En effet,
l’incroyable segmentation de la réflexion économique en microsujets tue
toute tentative de réflexion globale. Les règles propres au monde
académique ostracisent tous ceux qui se lanceraient dans des approches
ambitieuses, par nature risquées.

Ce désert intellectuel est angoissant car il est sans précédent dans
l’histoire économique. À chacune de ses nouvelles étapes a correspondu
un nouvel élan de la théorie. Ce n’est pas aujourd’hui le cas. Il faut
obliger la gent économique à penser! Si le monde académique l’en
dissuade, il revient aux États de lancer des livres blancs, de réunir
des commissions, de susciter des rapports, de stimuler le débat car ils
sont les premiers en manque de matière grise. Ce n’est pas un jeu
gratuit mais une urgence.


* Dernier ouvrage paru: «Voyage au centre du “système”»(Grasset, 2019, 192 p., 17 €).


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