Alain, Laval, Heidegger et les Juifs : même combat ?

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Alain, Laval, Heidegger et les Juifs : même combat ?

FIGAROVOX/LECTURE – Il était un maître à penser : la publication de son journal, qui dévoile la face antisémite du philosophe Alain, a quelque chose du crépuscule d’une idole. Avec prudence et dans le souci de la nuance, David Brunat livre les réflexions qui lui viennent à la lecture de l’essai que lui consacre Michel Onfray.


Alain, Laval, Heidegger et les Juifs : même combat ?
– Crédits photo : L’Observatoire

 

 

David Brunat est conseiller en communication et écrivain. Il revient sur sa lecture de l’essai de Michel Onfray, Solstice d’hiver. Alain, les Juifs, Hitler et l’Occupation (éd. de l’Observatoire, mars 2018).

 

 


Maître à penser de la Troisième République, mélange de Montaigne patelin du radicalisme et de Virgile des préaux à la plume trempée du grand air de la campagne, le philosophe Emile Chartier, dit Alain, incarna l’union sacrée du «bon sens paysan» et de la pensée philosophique. Ses aveuglements politiques, dictés par un pacifisme absolu né dans les tranchées de la Grande Guerre (où il se battit avec beaucoup d’héroïsme), ses errements antisémites, sa vanité d’intellectuel révéré ont depuis longtemps écorné l’image de l’idole. La publication de son Journal inédit 1937-1950 et celle, concomitante, du livre de Michel Onfray, Solstice d’hiver, Alain, Les Juifs, Hitler et l’Occupation aux éditions de l’Observatoire, un essai au vitriol – pléonasme concernant le fondateur de l’Université populaire de Caen! -, mettent à bas sa réputation d’aimable sagesse.

«J’espère que l’Allemand vaincra, car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous». On jurerait que ces mots sont de Pierre Laval, lequel, dans un célèbre discours prononcé le 22 juin 1942, déclarait souhaiter la victoire de l’Allemagne. Ils ont été écrits par Alain dans son Journal, deux ans plus tôt, le 22 juillet, au lendemain de la défaite de la France.

«Nous avons eu tort, en 1939, de faire la guerre. Nous avons eu tort, en 1918, au lendemain de la victoire, de ne pas organiser une paix d’entente avec l’Allemagne. Aujourd’hui, nous devons essayer de le faire. Nous devons épuiser tous les moyens pour trouver la base d’une réconciliation définitive.» De qui, cette affirmation? De Laval, toujours, dans ce même discours d’infamie. Mais ces propos ne sont pas loin d’épouser les convictions politiques et le credo pacifiste jusqu’au-boutiste d’Alain.

Toujours le 22 juillet 1940, ce grand lecteur de Stendhal, Dickens, Balzac, Spinoza, Platon, etc., fait part de son admiration pour Mein Kampf et pour la façon dont son auteur évoque la «question juive», avec «une éloquence extraordinaire et une remarquable sincérité». Alain loue dans Hitler «un esprit moderne, un esprit invincible». Ailleurs, il rappelle avoir traité certains de ses camarades de l’École normale supérieure de «sales Juifs», regrette l’excessive modération du gouvernement de Vichy vis-à-vis des Juifs, ou encore déplore le «mauvais style de Bergson», cet admirable prosateur et écrivain accompli qui reçut le Prix Nobel de littérature sans avoir jamais écrit autre chose que des œuvres philosophiques, qui sont autant de joyaux par la beauté de la langue qui s’y déploie comme par la claire profondeur de la pensée qui s’y exprime. Sans oublier – charité chartiériste bien ordonnée… – de retourner sa veste quand le vent se mit à tourner, et de célébrer l’Amérique après avoir fait des courbettes au Reich et à ses affidés. N’en jetez plus!

Né en 1970, j’appartiens sans doute à la dernière génération qui a lu Alain avec sérieux, parce qu’il était encore enseigné par nos maîtres et que son style serré, son esprit musard, sa haute culture et la morale de ce moraliste de bon aloi pouvaient constituer une excellente entrée en matière pour l’apprentissage de la réflexion. Je me souviens encore d’un travail que nous avait demandé un professeur en classe de troisième à partir d’un de ses Propos, et des variations involontairement cocasses d’un camarade qui avait disserté sur ce penseur nommé «Alain Propos» (sic) qui disait des choses si intéressantes… Puis, comme tant de mes contemporains, j’ai lu avec passion Alain, au point d’imiter comme Julien Gracq – le talent en moins – sa façon d’écrire et de voir, et de tenir son style pour la quintessence du bel esprit français (quoique l’esprit d’Alain soit si dépourvu de cette vertu d’humour qui fait aussi l’esprit français), et aussi de prendre un peu tout ce que disait ce grognard matois pour argent comptant.

C’est un peu comme si l’on apprenait que Spinoza avait organisé un trafic d’esclaves, que Kant était cleptomane ou Hegel pédophile.

Ses sorties antisémites étaient connues de longue date des spécialistes, de même que ses erreurs de jugement répétées pendant la guerre. Il n’empêche, pour le grand public qui ignorait tout de son Journal inédit, découvrir ces pages qui s’accordent si mal avec l’image qu’on avait de ce grand professeur bien sous tous rapports, de ce remarquable éveilleur intellectuel tant admiré de ses élèves, c’est un peu comme si l’on apprenait que Spinoza avait organisé un trafic d’esclaves, que Kant était cleptomane ou Hegel pédophile. Un choc. Une écœurante déception. Le sentiment d’avoir été trompé par un tuteur affable et bienveillant, par un éclaireur à qui l’on aurait donné le Bon Dieu des philosophes sans confession.

Et pourtant, les mises en garde sur la «part d’ombre», le manque de clairvoyance et l’ascendant intellectuel et politique potentiellement délétère de celui qui se prenait pour un extralucide avaient débuté tôt. Onfray enfonce le clou et referme le dossier, mais dès 1951, à la mort d’Alain, Jean-Toussaint Desanti publia un article retentissant au titre programmatique: Alain, professeur de lâcheté. Mieux, son ancien élève Raymond Aron écrivit en septembre 1941 dans La France Libre : «Alain a formé des générations de jeunes Français dans une hostilité stérile à l’État, dans une ignorance presque volontaire des dangers qui menaçaient la nation… Il a fécondé une sorte d’aveuglement volontaire (…), une sorte de grandiose absurdité à demi intentionnelle.»

C’est alors qu’on ne peut s’empêcher de penser, en lisant le livre d’Onfray, à Martin Heidegger. La publication du Journal inédit d’Alain joue le même rôle, n’en déplaise à leurs thuriféraires respectifs, que celui des Cahiers noirs pour le mage de la Forêt-Noire en 2014: un coup fatal à la réputation de sagesse, de mesure et d’absence de «passions tristes», et à la légende d’un antisémitisme «soft» et passager.

Au-delà des différences abyssales – de pensée, de vie, de style, etc. – entre ces deux philosophes, comment ne pas déceler de troublantes analogies? Une même admiration pour Hitler. Une absence totale de regrets et de remords après la guerre quant à leurs engagements ou convictions passés. Un silence également absolu sur la Shoah. La même mauvaise foi de leurs «fans» respectifs, poussant les hauts cris dès qu’on ose toucher à un cheveu de leur idole. Et aussi, et surtout, un statut de gourou et une immense fascination (parfois mêlée de méfiance, il est vrai) exercée par ces deux intellectuels de haute stature sur leurs élèves ou disciples d’origine juive: Hannah Arendt, Hermann Cohen, Martin Buber, Karl Löwith, Herbert Marcuse, Derrida, etc. pour Heidegger ; Simone Weil, Raymond Aron (qui, on l’a vu, prit rapidement ses distances), André Maurois, Michel Alexandre, etc. pour Alain.

Membre du NSDAP jusqu’en 1945, Heidegger n’en commit pas moins, au gré de sa riche vie extra-conjugale jalonnée de bonnes fortunes avec des étudiantes juives (Hannah Arendt, Elisabeth Blochmann…) nombre de «crimes contre la race», un péché capital dans l’idéologie nazie. Quant à Alain, antisémite enragé, il tint en très haute estime Simone Weil, qui, en retour, et quoique engagée dans la Résistance au mépris des inclinations capitulardes de son ancien professeur de khâgne, lui exprima jusqu’à sa mort en 1943 une vive admiration, au point de lui confier dans une lettre datée de mai 1941 avoir «une conscience extrêmement claire de tout ce que je vous dois» – ce qui ne constitue certes pas un mince hommage.

Si nous voulons continuer à lire Alain et à le faire lire à nos enfants, mieux vaut s’abstenir de poser certaines questions…

Onfray montre dans son livre les impasses du pacifisme radical, qui ont conduit nombre de ses tenants à collaborer pendant la guerre. Avant de professer son admiration pour Hitler, Alain ne fut-il pas l’un des fondateurs du comité de vigilance des intellectuels antifascistes? Un comité qui finit par exploser en plein vol en 1936 lorsque les partisans de la fermeté face au Führer en claquèrent la porte. Au nombre des membres du CVIA figurait Victor Basch, président de la Ligue des Droits de l’Homme depuis 1926. Assassiné en janvier 1944 avec son épouse par la Milice, près de Lyon. Et je voudrais à ce propos citer un autre «Journal inédit», pas davantage destiné à être publié que celui d’Alain, tenu par un «anonyme» et qui entendait le rester, mais qui montre s’il en était besoin que tous les journaux intimes de cette période noire ne se ressemblent pas. C’est celui de mon grand-père paternel, le docteur William Brunat, médecin lyonnais et ami des époux Basch. Il écrivit à la date du 13 janvier 1944:

«Je me rends à l’Institut médico-légal. On a découvert dans une carrière à Neyron les cadavres de deux vieillards fusillés. Mazel (NDLR: Pierre Mazel, professeur à la faculté de médecine de Lyon et créateur en 1930 de l’Institut universitaire de médecine du travail) pense qu’il s’agit de Victor Basch et de sa femme. Il sait que je les soigne et me demande de les identifier. C’est bien ces deux pauvres vieux: elle complètement sourde et presque aveugle. Je suis allé les voir à St-Clair il y a 4 jours et Victor B m’a entretenu avec passion des dernières années de la République. Et maintenant ces deux cadavres nus sur la table d’autopsie. J’en aurais pleuré.»

Alain a-t-il pleuré sur la mort de Basch, l’un de ses anciens compagnons d’armes du CVIA et du monde académique (il était professeur d’esthétique à la Sorbonne), et sur la disparition des idéaux républicains chers à son cœur de philosophe «juste milieu»? Et s’il vivait aujourd’hui, quelle serait, par exemple, son attitude face à la menace terroriste? Serait-il enclin à pactiser, à composer, à finasser, à se boucher les yeux, en Munichois bon teint, ou, au contraire, serait-il partisan d’une politique de fermeté? Impossible à dire, bien entendu. Et c’est peut-être mieux ainsi. Si nous voulons continuer à lire Alain et à le faire lire à nos enfants, mieux vaut s’abstenir de poser certaines questions…


 

 

Source:©  Alain, Laval, Heidegger et les Juifs : même combat ?

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