Aix et Orange, des scènes magistrales en proie au mistral

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Aix et Orange, des scènes magistrales en proie au mistral
En 2017, l’Orchestre National de France répète la IXe Symphonie de Beethoven sous la direction de Myung-whun Chung avec pour décors des oeuvres de Klimt sur les murs du du Théâtre antique d’Orange. – Crédits photo : Brice Toul

Sopranos et barytons vont se succéder cet été sur les scènes en plein air des deux principaux festivals d’art lyrique en France. Des lieux mythiques qu’il faut savoir dompter.

Dans une semaine, Mari Eriksmoen retrouvera les habits de Pamina, héroïne de La Flûte enchantée de Mozart, sur la scène du Grand Théâtre de Provence. La soprano norvégienne est une habituée du Festival d’Aix-en-Provence, qui l’accueille depuis 2009. Si chaque retour dans la ville d’André Campra est «synonyme d’une immense émotion», elle confesse n’avoir pu oublier son premier passage sur la scène de la cour de l’Archevêché. C’était en 2012, pour Les Noces de Figaro. «Pour tout jeune chanteur d’opéra, a fortiori qui n’est pas né en France, le Théâtre de l’Archevêché, à Aix, est un lieu mythique. Qui évoque une part importante de notre histoire lyrique européenne. C’est aussi un lieu que l’on redoute en raison de la chaleur, un danger pour les cordes vocales. Et de l’inconnu du plein air.»

Qui plus est dans ce coin de Provence, où le mistral met souvent à rude épreuve chanteurs et pupitres de l’orchestre. «Mais pour peu que l’on fasse confiance à la magie des lieux, celle-ci opère», assure la chanteuse. Une magie dans la contrainte dont Gabriel Dussurget avait pleinement conscience, lorsqu’il y installa son festival en 1948. D’abord séduit par «l’acoustique merveilleuse» d’une cour entre «des murs lépreux, une fontaine qui naturellement ne coulait pas et un arbre qui s’élevait comme une main vers le ciel», et gardait l’authenticité d’une Provence en voie de disparition. Cette magie, François Mauriac l’inscrivit pour l’éternité dans son compte rendu du Don Juan qu’on y donna l’année suivante: «La divine musique, délivrée de l’atmosphère confinée du théâtre, monte vers les étoiles et le ciel nocturne l’accueille et la commente.» Pour l’occasion, en lieu et place de l’estrade artisanale qui vit la naissance du festival (déjà «sous une bise de juillet», rappellera un spectateur), l’affichiste Cassandre avait dessiné un modeste théâtre. C’est sur cette scène qui, depuis, a cédé la place à un équipement technique modernisé et à un cadre de scène dont les dimensions ont été reproduites à l’identique à Venelles pour y répéter, que s’écrira pendant un quart de siècle l’histoire du festival.

Comme la Scala de Milan ou le Metropolitan Opera de New York, le Théâtre antique d’Orange est empreint d’une immense tradition lyrique

De ce modeste théâtre à l’immensité du Théâtre antique d’Orange, qui accueille les Chorégies depuis près de 150 ans, il y a un pas de géant. Les deux manifestations, dont l’esprit et la programmation sont aux antipodes, ne sont en aucun cas comparables. Mais relever le défi des éléments, s’accommoder des contraintes du lieu, se laisser pénétrer par la magie de son atmosphère sont trois fondamentaux partagés. 8300 spectateurs. 800 m2 de décor, à habiter ou surmonter par la seule force des voix et des instruments… Et toujours ce fameux mistral, qui dans l’enceinte monumentale à ciel ouvert s’en donne à cœur joie. Que l’on soit vieux routier ou nouvel enrôlé parmi les troupes d’Auguste, se produire aux Chorégies est une bravade. Jean-Louis Grinda, directeur de la manifestation, le sait. «Tout le monde n’est pas fait pour chanter à Orange, professe-t-il. Et tout le monde ne le souhaite pas.» Son prédécesseur, Raymond Duffaut, directeur pendant 34 ans, se souvient de refus catégoriques. «Mirella Freni n’a jamais voulu entendre parler de plein air. D’autres craignaient de ne pas passer les 8300 places…» Nombreuses sont pourtant les légendes du lyrique à y avoir laissé leur marque. Et à souhaiter le faire encore, sensibles à la magie du lieu. Comme Jonas Kaufmann, venu chanter Carmen en 2015. «On ne peut répéter en journée à cause de la chaleur. On sait que, selon le temps, l’intensité du vent, le taux d’humidité, la voix portera plus ou moins bien. Qu’il faudra s’hydrater davantage pour éviter la sécheresse des cordes vocales, explique-t-il. Mais comme la Scala de Milan ou le Metropolitan Opera de New York, ce lieu est empreint d’une immense tradition lyrique. Et lorsque tout se passe bien, vous avez la garantie d’un moment unique.» Même son de cloche chez la star des barytons basses, Bryn Terfel, qui s’y produisait l’an dernier en récital. «On sait qu’on ne peut attendre les mêmes sensations qu’en salle d’opéra. Une telle expérience vous incite à trouver une présence intérieure comme nulle part ailleurs.» Ce que confirme Nathalie Stutzmann. Après avoir à plusieurs reprises chanté devant le mur d’Auguste, la contralto y dirigera dès jeudi Mefistofele de Boito. «On ne joue pas contre un lieu comme celui-là. On joue avec. On connaît les contraintes acoustiques. On sait qu’on n’est jamais maître des conditions. Partant de là, pour peu que l’ouvrage soit en adéquation avec le lieu, comme Mefistofele, on ne peut que se laisser galvaniser.»

Une magie qui, toutefois, ne pourrait opérer sans le travail des équipes techniques. Avec cinquante-six jours d’exploitation, montage et démontage compris, deux nouvelles productions, le gigantesque spectacle télévisuel «Musiques en fête», les concerts et maintenant la danse, sans compter les reports en cas de pluie, la gestion des plannings est un casse-tête permanent. Les répétitions in situ, pour Mefistofele, n’ont pu commencer que le 24 juin au soir. Le montage a dû être réalisé en 48 heures. «À Orange, il n’y a pas que les voix qui relèvent les défis», conclut Jean-Louis Grinda.


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Thierry Hillériteau

Journaliste

Source :© Aix et Orange, des scènes magistrales en proie au mistral

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