L’édito’ d’Élisabeth Lévy


Pardonnez-moi l’expression, mais nos ancêtres étaient vraiment des cons. À quoi pouvaient bien servir toutes ces controverses sur la justice, la morale et la grâce, tout ce fatras sur l’équilibre des pouvoirs et des contre-pouvoirs, tous ces chichis élaborés en quelques siècles pour garantir l’indépendance des juges et les droits de la défense, sinon à produire d’ennuyeux livres attrapant la poussière et risquant, de surcroît, de détourner d’innocents enfants de leurs saines activités numériques ? Cet invraisemblable empilement de lois et de procédures a-t-il du sens quand n’importe quel citoyen peut se faire en quelques clics une idée de la culpabilité ou de l’innocence ?

L’opinion fait la loi

Nous assistons au déploiement d’un ordre nouveau, post-démocratique, où l’opinion fait la loi et où le pilori médiatique remplace la salle d’audience. Redoutons que l’affaire Darmanin préfigure notre avenir, un monde où la terreur exercée par les justicières féministes nous conduira à renoncer à toute justice.

On est obligé, s’agissant des faits, de puiser dans l’enquête du Monde du 27 janvier, nécessairement à charge dès lors qu’elle repose surtout sur le témoignage direct et les procès-verbaux d’interrogatoire de la plaignante – qui ose encore parler de secret de l’enquête ? –, ainsi que sur les premiers éléments du dossier judiciaire. À la mi-janvier, le parquet de Paris a donc ouvert une enquête préliminaire au sujet d’une plainte pour viol déposée à l’encontre du ministre de l’Action et des Comptes publics.

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En 2009, Gérald Darmanin, 26 ans, n’est qu’un militant ambitieux qui a décroché un poste de chargé de mission au siège de l’UMP. Et, probablement « un sale con », comme il semble l’avoir reconnu dans un message à la plaignante. Ce n’est pas un crime et ça s’arrange parfois avec l’âge. Il reçoit « So », une femme sans doute séduisante, dont la spécialité est de harceler les « puissants » qu’elle peut atteindre pour faire blanchir son casier d’une vieille condamnation (ou la faire annuler, ce n’est pas clair). Peut-être a-t-elle inondé les rédactions de ces dossiers qui finissent dans une poubelle sans avoir été lus. Elle obtient parfois à l’usure une « intervention », expression privilégiée du clientélisme officiel – « Mon cher X, aurais-tu la bonté de faire examiner le cas de Mme Y ? Mes amitiés à madame. » Ça n’engage à rien, et dans le cas présent, ça ne pouvait servir à rien, mais la dame l’ignorait sans doute. Il est ensuite possible que le jeune homme lui ait explicitement proposé la botte en échange d’une influence qu’il n’avait pas. Mais si marché il y a eu, ce n’était pas sous la contrainte, puisque l’acte aurait été commis dans une chambre d’hôtel, après un passage dans le club échangiste Les Chandelles et une fois que l’agresseur présumé eut été envoyé acquérir du gel douche et du dentifrice. Quelques mois plus tard, l’élu d’opposition à Tourcoing adresse la fameuse lettre au garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, et en avertit « So », qui est fumasse, mais en reste là…

Caroline de Haas ne surprend plus personne

En 2017, Darmanin entre au gouvernement. Le mari de « So » se souvint alors que son épouse a été, neuf ans plus tôt, victime « d’abus de faiblesse, d’abus de pouvoir, voire de viol ». Lettre au garde des Sceaux, François Bayrou, ouverture d’une enquête pour viol puis, en juillet 2017, classement pour « absence totale d’infraction » – la victime présumée ayant ignoré les convocations.

C’est alors qu’intervient l’inénarrable Caroline De Haas, dont les méfaits devraient inquiéter autant qu’ils font rigoler, maintenant qu’elle ajoute à sa palette de compétences le coaching victimaire et le conseil judiciaire. Peut-être le président de la République devrait-il désormais lui soumettre préalablement la composition du gouvernement afin qu’aucun porc, pourceau ou porcelet ne s’y glisse ? Avec une avocate de ses amies, elle explique au couple qu’il s’agissait bien d’un viol et le persuade de retenter sa chance. Le consentement de « So » aurait été obtenu par surprise, ce qui semble peu compatible avec l’achat du gel douche, mais je ne suis pas juge. En attendant, effaçons de l’histoire du cinéma et de la littérature tous les baisers obtenus par surprise, qui sont un appel au viol.

Si on ne peut pas être jugé deux fois pour les mêmes faits, on peut être poursuivi deux fois. La justice devra déterminer ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôtel. En attendant, le lynchage a déjà commencé. Que l’Elysée tienne bon est presque miraculeux.

Wauquiez trahit le peuple

La pétition lancée par « le mouvement », troupe emmenée notamment par Elliot Lepers, expert en harcèlement et délation numériques des méchants machos, flanque vraiment la trouille. « Quand un ministre est mis en cause pour viol, il ne peut pas rester au gouvernement », décrètent les signataires. Un système où l’accusation vaut condamnation, voilà qui est un véritable choc de simplification. Staline lui-même tenait à des simulacres de procès.

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Mais le pompon de la lâcheté, du conformisme et de l’opportunisme revient à Laurent Wauquiez. Celui-ci avait l’occasion d’apparaître comme le champion de la résistance au politiquement correct. Il n’a pas su résister au plaisir de faire une mauvaise manière à Macron. Au lieu de défendre Darmanin au nom des principes, il règle ses comptes sur le mode mesquin et réclame sa démission – contre l’avis de quelques ténors ou ex-ténors de son parti qui sauvent l’honneur. Le plus désolant, c’est que céder au néo-féminisme caporaliste n’est même pas un bon calcul. La France dans ses tréfonds a plus de bon sens que quelques milliers de pétitionnaires professionnels. En se laissant intimider par la meute, Wauquiez trahit le peuple qu’il prétend représenter. Et contrairement à ce qu’il croit, dans cette affaire, c’est Macron qui a le beau rôle.