« Abandonner la discipline de marché sans instaurer l’autorité du plan ne ferait que protéger les rentes de situation »

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« Abandonner la discipline de marché sans instaurer l’autorité du plan ne ferait que protéger les rentes de situation »

TRIBUNE. L’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan doutent, dans une tribune au « Monde », que la réapparition d’un Commissariat au Plan puisse aller au-delà du symbole, étant donné les orientations du pouvoir actuel.

Tribune. La décision d’Emmanuel Macron de créer un Commissariat général au Plan et d’en confier la direction à François Bayrou est un spectaculaire revirement idéologique. Ce décret présidentiel acte l’échec des tentatives d’instaurer une régulation économique autonome dominée par la finance. Il révèle aussi la fascination mêlée de crainte des élites occidentales par rapport à l’efficacité économique du néodirigisme chinois.

Le retour du plan, c’est l’aveu que les marchés ne peuvent pas tout. Au terme de quatre décennies d’hégémonie financière, la promesse d’une coordination économique harmonieuse et efficiente a disparu. Nos sociétés, instruites par l’onde de choc du krach de 2008, connaissent le versant menaçant de la finance. Avec le Covid-19, elles ont appris que la confrontation des intérêts économiques sur les marchés n’est d’aucun secours lorsqu’il faut affronter l’urgence.

A l’inverse, des Bourses globalisées sont un surcroît de fragilité qui a contraint les autorités à ouvrir grand les vannes de la création monétaire, pour empêcher qu’un remake de la panique financière de l’automne 2008 se joue sur fond de pandémie.

 

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A ces objections pratiques s’ajoute une raison plus fondamentale. Les marchés financiers prétendaient tenir lieu de quartier général de l’organisation économique, mais leur fonction cognitive n’a cessé de se dégrader. Les prix auxquels se réalisent les transactions devraient révéler les informations nécessaires à des décisions d’investissement optimales.

 

Un « gimmick »

 

Or, depuis plusieurs années, l’intervention des banques centrales et des aides d’Etat aux grandes firmes déconnectent les prix des actifs de contraintes et des opportunités entrepreneuriales réelles. Soutenues à bout de bras, les valeurs financières ont perdu tout lien organique avec une véritable intelligence des capacités à générer ses richesses.

Le Commissariat au Plan ne pourrait prendre un tour plus substantiel que si le renversement de logique qu’il suggère affectait la réalité de l’agencement institutionnel conquis par le néolibéralisme

La finance étant incapable de projeter notre devenir économique collectif, cette fonction incombe au politique. C’est la signification du geste inattendu d’Emmanuel Macron. Il pourrait s’interpréter comme un tournant de la rigueur de 1983 à l’envers.

Mais il y a loin du mot à la chose. Pour l’heure, le Commissariat au Plan n’est qu’un « gimmick ». Et il ne pourrait prendre un tour plus substantiel que si le renversement de logique qu’il suggère affectait la réalité de l’agencement institutionnel conquis par le néolibéralisme.

La planification procède d’une forme de réencastrement social et territorial de l’économie. Mais dans le contexte de la mondialisation néolibérale, cette idée est un contresens. Planifier implique de dévier des mécanismes de marché en imposant des restrictions ou, à l’inverse, en favorisant certaines activités.

 

Encadrement et contrôle

 

De tels dispositifs sont rigoureusement antagoniques avec les principes de concurrence libre et non faussée et de libre circulation du capital qui régissent l’insertion européenne et internationale de nos économies. Faire advenir le plan implique ainsi de faire place à un encadrement coopératif du commerce et de contrôler les mouvements de capitaux.

De telles régulations ne sont d’ailleurs même pas suffisantes pour assurer le succès du plan. Le risque n’est pas mince que l’intervention publique soit prise en otage par des entreprises et des secteurs fragilisés. Abandonner la discipline de marché sans instaurer l’autorité du plan ne ferait que protéger les rentes de situation et ne faciliterait en rien la grande bifurcation écologique et sociale que nos sociétés attendent.

Planifier implique de dévier des mécanismes de marché en imposant des restrictions ou, à l’inverse, en favorisant certaines activités

Pour qu’une planification soit véritablement transformatrice, elle ne doit pas se limiter à protéger, mais être capable d’imposer des orientations. Par exemple, les objectifs de décroissance de l’empreinte matérielle des activités économiques ou de prise en charge de la dépendance des personnes âgées ne sauraient reposer sur des incitations.

Elles nécessitent une capacité administrative et des ressources qui assurent que les investissements et le financement des emplois nécessaires à ces buts soient effectivement mobilisés. Autrement dit, pour que les priorités affichées ne restent pas des vœux pieux, les pouvoirs publics, Etat ou collectivités locales, doivent exercer un contrôle sur les hauteurs stratégiques de l’économie.

 

Risque de capture technocratique

 

Un tel contrôle politique sur l’économie, aussi efficace soit-il, ne fait cependant sens que s’il est légitime. Le risque de capture technocratique de la planification est réel et il est primordial, pour s’en préserver, de construire une culture de l’expérimentation et de la diversité des options sociotechniques. L’économiste Florence Jany-Catrice parle du plan comme d’un processus de « narration collective ». (« Transformations de long terme dans l’évaluation des politiques publiques. D’une planification politique à une légitimation scientifique », Presses universitaires de France, « Actuel Marx », 2019/1, n° 65). 

 

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Il s’agit, d’ouvrir un espace de délibération sur la nature des besoins et de créer ainsi du sens commun. L’expérience récente de la conférence citoyenne sur le climat est une des modalités possibles du type de démarche à mettre en œuvre. Dans cet esprit, le nouveau commissariat au plan devrait s’adosser à un espace de débat démocratique d’élaboration des priorités du développement pour le moyen terme.

Pour ne pas en rester à un habillage cosmétique des instruments de prospective, trois conditions sont ainsi nécessaires à un renouveau de la planification : une insertion économique et financière maîtrisée dans la mondialisation, des moyens de contrôle public sur l’investissement et, last but not least, un processus participatif de légitimation des orientations qualitatives du plan.

Ne nous y trompons pas, un tel surgissement démocratique dans l’organisation de l’économie marquerait une rupture majeure. Si le retour en grâce de l’idée de plan est salutaire, son déploiement effectif exige un tournant à 180° par rapport aux orientations du pouvoir politique actuel.

 

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