Interdiction d'Autant en emporte le vent : jusqu'où ira la guerre culturelle aux Etats-Unis ? - C.J.F.A.I  
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Interdiction d'Autant en emporte le vent : jusqu'où ira la guerre culturelle aux Etats-Unis ?

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Pour l'intellectuel Laurent Bouvet, «oefjz)»
Pour l’intellectuel Laurent Bouvet, «oefjz)» – Crédits photo : Autant en emporte le vent

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Après la chasse aux statues, la guerre culturelle qui semble s’être emparée des États-Unis depuis Charlottesville s’est récemment attaquée au cinéma, avec l’interdiction dans le Tenessee d’une projection d’Autant en emporte le vent. Laurent Bouvet réagit à ces événements.


 

Laurent Bouvet est professeur de Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a publié L’Insécurité culturelle chez Fayard en 2015. Son dernier livre, La gauche Zombie, chroniques d’une malédiction politique, est paru le 21 mars 2017 aux éditions Lemieux. Il est l’une des principales figures du Printemps Républicain.

 

 


FIGAROVOX.- Un cinéma du Tennessee a annulé la présentation du mythique film Autant en emporte le vent, paru en 1939, à cause de contenu potentiellement raciste envers les personnes noires. Que cela vous inspire-t-il?

Laurent BOUVET.- Même si ce n’est pas nouveau, aux États-Unis notamment, ce genre d’attitudes et de réactions a eu tendance à se multiplier ces derniers mois. Et surtout elles sont bien davantage relayées par les médias qu’auparavant. Elles sont devenues des «événements». Cette visibilité est due en grande partie à l’organisation sur les réseaux sociaux des associations et groupes de pression qui militent dans le sens d’une révision de l’Histoire pour faire prévaloir la vision qu’elles en ont. Dans l’exemple de Memphis, une vision identitaire spécifique: celle qui est relative à la couleur de la peau, «raciale» dans les termes mêmes du débat américain.

C’est là le cœur du sujet. Les institutions, comme ce cinéma sommé de retirer ce film de sa programmation, comme les collectivités locales sommées de débaptiser une rue ou de déboulonner une statue, comme les universités ou les bibliothèques sommées de renoncer à l’enseignement de tel auteur ou au prêt de tel ouvrage… sont de plus en plus soumises à ce genre de demandes qui proviennent de mobilisations de groupes constitués autour de la mise en avant de critères de l’identité individuelle («ethno-racial», de genre, de religion, d’orientation sexuelle…) de leurs membres. Des mobilisations qui se produisent désormais essentiellement en ligne.

Le problème directement soulevé par un tel exemple renvoie aux usages de l’Histoire, à la manière dont on interroge et on relit celle-ci à l’aune de perceptions et de conceptions contemporaines. C’est un problème très général, une source permanente de questionnement. Là où on entre dans des considérations qui peuvent devenir un problème politique, c’est lorsque ce questionnement déborde le cadre de discussions purement historiographiques pour devenir un enjeu de société, et surtout lorsque tel ou tel groupe veut imposer sa vision de l’Histoire aux autres en exigeant que les conséquences de celle-ci se manifestent concrètement dans l’espace public ou la vie collective: ne plus permettre le visionnage de tel film ou vouloir interdire de voir la statue de tel personnage historique.

Cela intervient après le retrait de certaines statues confédérées et les événements de Charlottesville. Les États-Unis sont-ils en proie à une véritable guerre culturelle? Jusqu’où celle-ci peut-elle aller?

Les États-Unis sont devenus, depuis les années 1970 au moins, une sorte de laboratoire des dérives identitaires de toute sorte, en raison d’un tournant identitaire pris aussi bien par les luttes politiques et sociales issues de la gauche (mouvement noir, féminisme, mouvement gay…) à la fin des années 1960 et au début des années 1970 qu’en raison de la radicalisation d’une partie de la population blanche autour des «valeurs», religieuses notamment.

Une forme de guerre culturelle (i.e. autour de ces enjeux identitaires) dure depuis sous des formes différentes selon les époques. Après la montée en puissance des mouvements identitaires issus des mobilisations des «minorités» culturelles dans les années 1970, le «backlash» reaganien dans les années 1980 a conduit au durcissement des positions des deux camps. Déjà à la fin des années 1980, Allan Bloom avertissait de cette dérive dans son livre L’Âme désarmée (The Closing of the American Mind) en montrant combien les campus universitaires étaient devenus le lieu d’un nouveau «politiquement correct» visant à dépouiller la culture américaine de ses oripeaux occidentaux, chrétiens, blancs, mâles, hétérosexuels… afin d’y installer la diversité multiculturelle présente dans la société.

Ce passage du constat, fait de longue date aux États-Unis, par des auteurs comme Horace Kallen ou Walt Whitman par exemple, d’un pluralisme culturel fondamental et fondateur de la société américaine, à une forme d’exigence normative entendant faire de ce pluralisme culturel l’organisation même de la vie politique, juridique et sociale, ce passage d’un multiculturalisme de fait à un multiculturalisme normatif, est essentiel pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui.

Trump a décidé d’assumer totalement la guerre culturelle américaine en se faisant élire par un camp contre l’autre.

La campagne pour la présidentielle de 2016 et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump ont ouvert un nouveau chapitre de cette histoire, l’antagonisme identitaire étant porté à incandescence par le président lui-même désormais. Trump a en effet décidé d’assumer totalement la guerre culturelle américaine en se faisant élire par un camp contre l’autre, et en permettant ainsi une mobilisation très large de ses adversaires, bien au-delà des groupuscules activistes classiques. Ce qui conduit à ce que l’on a pu constater à Charlottesville mais ce qui conduit aussi à une tension beaucoup plus importante encore que sous la présidence Obama dans de nombreuses villes entre la police et les minorités, notamment la minorité noire. Comme si l’élection de Trump avait décomplexé le racisme de certains.

Cela s’inscrit dans une dérive beaucoup plus large du multiculturalisme. Quelles sont les racines idéologiques de ce type de revendications? Comment en est-on arrivé-là?

Le «tournant identitaire» que je mentionnais plus haut est dû à une conjonction de facteurs, certains purement américains (spécificité de la question noire, contexte des années 60…), d’autres plus larges (passage à la société post-industrielle et d’une lecture sociale, à partir de la classe, à une lecture plus culturelle, fondée sur les particularités de l’individu, transformation de la lutte politique anti-coloniale des années 50-60 en lutte pour la reconnaissance identitaire…). C’est en tout cas à partir de ce moment particulier, il y a à peu près 50 ans, qu’on peut commencer à observer les dérives dont on voit les conséquences aujourd’hui.

Idéologiquement, il s’agit à la fois de l’affadissement ou de l’abandon des grands récits idéologiques structurants du XXème siècle, notamment autour du marxisme, qui minoraient l’aspect identitaire culturel par rapport à l’appartenance de classe, aux déterminants sociaux ; et des mutations de l’individualisme moderne qui après une phase de construction autour de l’idée d’universalisme des droits, de démocratisation approfondie des sociétés et d’émancipation de la personne envers toutes les dominations… aboutit à l’exacerbation d’un critère de notre identité individuelle, composée de multiples éléments, dont la caractéristique est d’avoir été nié, mal reconnu, minoré, etc. La rencontre de ce nouvel individualisme et de l’idée de «minorité» étant au cœur de la démarche multiculturaliste contemporaine (le multiculturalisme normatif).

On observe cette mutation au sein de toute une partie de la gauche en particulier. Là où régnaient en maître le marxisme et ses ramifications, se tient aujourd’hui une véritable idéologie multiculturaliste. Ce qui est frappant, c’est que si le fond de l’analyse de la société et le but de sa transformation révolutionnaire ont été totalement délaissés et oubliés, les mêmes processus idéologiques sont à l’œuvre. Toute une partie de la gauche essaie même, à grand renfort d’une sophistique laborieuse, de faire passer sa lutte identitaire culturelle pour une lutte sociale. L’usage permanent, et donc très abusif, de termes comme «dominés» ou «intersectionnalité» tente de masquer cette évolution architectonique depuis 50 ans. Comme s’il fallait à tout prix continuer, pour pouvoir se dire encore «de gauche» sans doute, de faire croire qu’on se bat contre le capitalisme et pour le prolétariat.

Ce qui est frappant, c’est que malgré ces tentatives de rester dans l’alignement classique à gauche, la dérive identitaire retrouve les accents des théories racistes du XIXème siècle, des pires visions communautaristes décrites par la sociologie allemande, par Ferdinand Tönnies ou Max Weber ou encore en vient à justifier des inégalités fondamentales, naturelles, entre hommes et femmes! Le retour à des lectures fondamentalistes, créationnistes et pour tout dire obscurantistes des textes religieux en est un des exemples les plus étonnants.

Et on passe de l’étonnement à la stupéfaction quand on entend des intellectuels ou des chercheurs qui se réclament à haute voix de la plus authentique gauche justifier ces régressions au nom même de la liberté individuelle, de l’égalité ou de l’émancipation.

Le Conseil représentatif des associations noires (Cran) réclame le remplacement des «statues de la honte», comme celle de Jean-Baptiste Colbert, auteur du Code noir, à l’Assemblée nationale, par des figures de personnalités ayant lutté contre l’esclavage et le racisme. «Jusqu’ici, à propos de Charlottesville, les commentateurs français ont dénoncé le racisme américain (très important, il est vrai), sans jamais voir la poutre dans l’œil de la France… Vos héros sont nos bourreaux. […] N’y a-t-il pas un lien entre le piédestal où l’on met les esclavagistes et le mépris social que subissent les descendants d’esclaves?» écrit, dans le texte, le président du Cran, Louis-Georges Tin. Que cela vous inspire-t-il?

D’abord qu’avant de copier sur les États-Unis leurs idées, certains devraient non seulement y regarder à deux fois (et comprendre qu’on ne peut pas choisir tel ou tel élément à sa guise dans la société américaine, que le tout est cohérent, a sa propre histoire, etc.) mais réfléchir aux différences de situation entre les sociétés américaine et française! Notamment au regard de l’histoire de l’esclavage dans les deux pays.

Ensuite que ce genre de propos, de revendication, nous conduit à mettre le doigt dans un engrenage bien dangereux. Où s’arrête-t-on une fois que l’on a décidé de réécrire l’Histoire? Et qui en décide? Aujourd’hui les statues, demain quoi? Les livres? Des autodafés de livres qui ne donneraient pas une vision de l’Histoire conforme à telle ou telle revendication identitaire? Cela ne rappelle évidemment pas de bons souvenirs. Ne pas avoir en tête de tels éléments lorsque l’on décide de se lancer ainsi de se lancer dans une telle campagne me paraît bien périlleux. J’y vois en fait à la fois de l’inconscience, de l’irresponsabilité et, évidemment, une forme de cynisme.

Enfin que l’Histoire doit être un objet pédagogique et non thérapeutique. Plutôt que de déboulonner une statue ou interdire un livre, il faut au contraire conduire les enfants, les élèves devant cette statue, leur donner à lire ce livre, en leur expliquant ce qui s’est passé, en leur donnant tous les éléments qui leur permettent à partir de la connaissance de se forger une opinion. Ainsi sur l’esclavage, il est essentiel de mettre à jour ses ressorts, ses circuits, ses expériences, les souffrances qu’il a engendrées… Heureusement de multiples travaux historiques mais aussi des œuvres, je pense notamment au cinéma, ont permis de faire mieux connaître cette réalité historique depuis des années. La commémoration officielle joue aussi ce rôle et c’est très bien ainsi. Le risque de la proposition de L.-G. Tin, au fond, c’est moins le déboulonnage de Colbert que ce qui s’est passé il y a quelques années lors de la sortie du livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau sur les traites négrières dans le monde. Il montrait, par un travail historique de fond, l’ampleur du phénomène et sa généralité: non seulement dans les pays occidentaux et leurs colonies mais encore dans le monde arabo-musulman et entre royaumes et tribus africains. Il avait été l’objet d’une campagne indigne, à la fois de la part de collègues historiens, d’activistes identitaires et même de personnalités politiques (on se souvient des propos désobligeants à son endroit de Christiane Taubira par exemple), car pour tous ces gens, la vérité historique, la réalité des faits, ne «collait» pas avec leur représentation, idéologique, de l’esclavage comme phénomène de domination des «blancs» occidentaux sur les «noirs» africains.

La France est-elle en train d’abandonner son modèle républicain au profit d’un modèle multiculturaliste et politiquement correct à l’américaine?

Disons que nous sommes dans un moment de combat entre ces deux visions. Il y a une formidable pression du multiculturalisme normatif, épaulé par nombre d’exemples étrangers sur lesquels n’hésitent pas à s’appuyer ses défenseurs, en contradiction d’ailleurs avec leur relativisme culturel et leur volonté scrupuleuse du respect des cultures locales soit dit en passant. Mais il faut aussi noter qu’à l’étranger, les choses ne vont pas de soi. Le dernier ouvrage de Mark Lilla (The Once and Future Liberal) en témoigne bien. On continue, aux États-Unis comme ailleurs, en particulier à gauche, de penser à un universalisme égalitaire (entre les hommes et les femmes notamment) et à une liberté de penser qui s’applique à tous les domaines, religion comprise.

En France, le combat est difficile pour les tenants d’une vision républicaine (on l’appelle comme ça en France mais il s’agit en fait philosophiquement d’un mélange d’attachement à la liberté de penser, à l’idée d’un humanisme universel, au pluralisme et à l’ouverture intellectuelle, à l’usage de la raison contre les dogmes…). D’une part parce que les méthodes héritées, à gauche spécialement, de la période idéologique précédente, sont largement employées pour tenter de faire taire ces républicains, depuis les tentatives de disqualification politique et académique jusqu’aux accusations diffamatoires. On est vite traité de raciste ou «d’islamophobe» dès lors que l’on discute les dogmes multiculturalistes par exemple. D’autre part, c’est lié, parce que tant dans les médias que dans le milieu académique par exemple, les réflexes de soumission à cette police de la pensée sont encore très présents. Non tant par adhésion, cette idéologie identitaire reste très réduite si l’on regarde de près à quelques associations activistes et personnalités médiatiques, mais par peur de se faire mal voir ou «dénoncé» publiquement, sur les réseaux sociaux notamment, par conformisme aussi, afin de ne «pas avoir d’ennui».

On voit ainsi, chez nombre de militants de gauche, dans les partis et les syndicats, une forme de réticence sur de tels enjeux, par volonté de rester dans le confort de la lutte sociale (même si celle-ci est bien loin de leurs préoccupations réelles…) qui conduit à prendre pour argent comptant ce que racontent les identitaires multiculturalistes, parce qu’ils sont «de gauche», du même «camp». Un tel «campisme» conduit pourtant, depuis des années maintenant, à l’impasse politique, et depuis peu électorale, dans laquelle se trouve aujourd’hui toute la gauche: l’éloignement des catégories populaires et la mécompréhension de ce qui se joue en profondeur dans la société française.

Si bien que le combat des républicains comme vous dites, c’est à la fois un combat intellectuel et idéologique, pour empêcher la dérive identitaire du multiculturalisme normatif d’atteindre plus encore notre société, et un combat politique, pour redonner à la gauche (mais ce n’est pas limitatif!) des outils d’analyse de la société en adéquation avec son évolution. Laisser le champ à la pensée identitaire n’est pas un problème de droite ou de gauche, c’est un problème en soi. À chacun d’en prendre la mesure pour en éviter les tragiques conséquences.



Source :©  Le Figaro Premium – Interdiction d’Autant en emporte le vent : jusqu’où ira la guerre culturelle aux Etats-Unis ?

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