Jacques Julliard : «Macron au piège du “en même temps”» - C.J.F.A.I  
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Jacques Julliard : «Macron au piège du “en même temps”»

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Jacques Julliard. – Crédits photo : François BOUCHON/Le Figaro

LE CARNET DE JACQUES JULLIARD – L’intérêt est un mobile insuffisant pour expliquer le comportement des hommes et des peuples, juge l’historien* et essayiste. Il examine par ailleurs les causes de la baisse spectaculaire de la popularité d’Emmanuel Macron.

La défaite de l’économisme

L’économisme est la vision commune aux deux systèmes qui ont dominé le siècle dernier, le marxisme et le libéralisme. Il consiste à ramener l’ensemble des phénomènes sociaux à leur infrastructure matérielle ; à faire de la production et de la distribution des richesses le fondement dernier de la société ou, comme disait notre maître, le grand historien Ernest Labrousse, leur «antécédent le moins substituable».

À ce titre, marxisme et libéralisme relèvent d’une philosophie matérialiste, si tant est que ce dernier est l’explication du supérieur par l’inférieur. C’est ainsi que Frédéric Rauh, un philosophe du début du XXe siècle aujourd’hui bien oublié, appelait joliment le marxisme un «spiritualisme économique». Ce serait donc dans l’économie qu’il faudrait aller chercher l’origine et l’explication des phénomènes politiques ou encore intellectuels. Pour les libéraux, par exemple, c’est l’économie de marché qui seule peut produire la démocratie, à l’exclusion de l’économie dirigée. À l’inverse, pour les marxistes,c’est l’abolition de la propriété qui seule rendra les hommes libres.

Or aujourd’hui, chacun constate que ce système d’explication est de plus en plus démenti par les faits. En voici quelques exemples.

Ainsi, en bonne logique libérale, l’essor spectaculaire de l’économie turque au cours du dernier quart de siècle aurait dû se traduire par de nouveaux progrès du régime laïque et occidentalisé instauré par Kemal Atatürk à partir de 1923. Or c’est le contraire qui s’est produit. Fort de ses succès économiques et de l’appui d’une majorité de la population, Recep Tayyip Erdogan est en train d’installer à son profit personnel un nouveau despotisme oriental, appuyé sur un islam conservateur qu’Atatürk avait banni. En Turquie, l’économie de marché fait bon ménage avec un régime autoritaire et populiste, une démocrature, comme on dit maintenant.

Encore plus spectaculaire et plus préoccupant: les gigantesques progrès de l’économie chinoise, désormais la deuxième du monde en attendant mieux, ne se sont nullement traduits, comme on aurait pu s’y attendre, par un desserrement de l’étreinte politique et intellectuelle que le Parti communiste chinois, que l’on dirait immuable, fait peser sur la société. Loin d’être déterminée par des rapports économiques de classe, la vie politique est dominée par les luttes de clans qui opposent les «fils de princes» à la Ligue des jeunes, sur fond de corruption, de dépravation sexuelle et de maintien par tous les moyens des positions de pouvoir acquises précédemment. Avec le président Xi Jinping, c’est un nouveau maoïsme, fondé sur le culte de la personnalité et des tendances ouvertement totalitaires, qui se met en place. Un maoïsme beaucoup plus dangereux que le précédent pour la paix du monde, car il se nourrit d’impérialisme dans la mer de Chine et dans la confrontation avec les États-Unis. Tout cela pourrait dégénérer un jour, quand on sait que la plus grande démocratie du monde a fini par mettre à sa tête une sorte d’Ubu incompétent et brutal en la personne de Donald Trump. Où est donc la logique économique de ces deux mastodontes?

Et en France? Rien de semblable, heureusement, et il arrive que la fin du parallélisme économico-politique accouche de résultats somme toute bénéfiques. Depuis une trentaine d’années, le déclin économique du pays, sensible dans le secteur industriel, s’accompagnait de chômage, de stagnation des revenus, d’insécurité culturelle et d’un sentiment d’abandon dans les classes populaires. D’où, conformément à la logique économiste, la montée, élection après élection, de mouvements populistes, principalement le Front national. Personne ne doutait, il y a encore quelques mois, que la France s’apprêtât à rejoindre l’Angleterre et les pays d’Europe de l’Est dans le rejet de l’Europe et la fuite en avant dans la xénophobie. Or il a suffi des courageuses prises de position européennes d’Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle pour inverser la tendance à l’échelle nationale et même internationale. L’enthousiasme qu’a suscité son élection dans nombre de pays européens, et même au-delà, n’a pas d’autre explication. Il a été dans cette affaire le rocher bien placé qui modifie le cours du fleuve.

Bien entendu, il se trouve toujours des esprits forts pour soutenir après coup que le point de rebroussement de la courbe marqué par Macron ne fait que traduire des tendances plus profondes: on aurait exagéré l’impact du populisme dans les esprits. Que ne le disaient-ils il y a trois mois, ces prophètes des temps révolus?

Que s’est-il donc passé? Tout simplement que la fermeté européenne du nouveau président a amené à réfléchir beaucoup de citoyens tentés par un Brexit à la française. À telle enseigne que Marine Le Pen se débat aujourd’hui comme une diablesse dans le bénitier europhobe et songe sérieusement à réviser ses positions.

Nombre d’agriculteurs ont fini par penser qu’il est bon de critiquer l’Europe, cela soulage, à condition de rester dedans, question d’intérêt bien compris.

Que conclure? Qu’en somme, les idéologies dominantes du siècle dernier, marxisme et libéralisme, faisaient la part belle aux intérêts et passaient carrément sous silence la place des passions dans les conduites humaines. Or l’homme sacrifie souvent ses intérêts à ses passions. C’est ce qu’affirmaient les moralistes français et anglais du XVIIe siècle. Leur vision anthropologique était infiniment plus riche et plus convaincante que cet économisme grossier que le XIXe siècle industrialisé avait banalisé. Comment gouverner sagement l’homme quand on a de lui une image aussi simpliste et aussi fausse? Le nouvel art de gouverner, dont la nécessité se fait sentir après tous les crimes et toutes les désillusions de cet horrible XXe siècle, passe par une révision philosophique des ressorts prêtés à la nature humaine.

Communiquer, disent-ils

Tout le drame actuel d’Emmanuel Macron, en train de dégringoler dans les enquêtes d’opinion, vient de ce qu’on l’a persuadé que «communiquer» est un verbe intransitif. Communiquer, soit. Mais communiquer quoi? Si l’on n’a rien à communiquer, la communication n’est plus que de la réclame, comme on disait jadis. Et cela se voit! Autant les débuts en politique internationale ont été brillants, autant le doute s’est installé – et avec quelle rapidité! – au chapitre de la politique intérieure. En réalité, tout en prétendant prendre le contre-pied de François Hollande, Emmanuel Macron est en train de reproduire la même erreur que son ancien protecteur ; il n’explique pas au peuple ce qu’est son projet.

«Nous ne savons toujours pas quelles sont les priorités du président de la République»

Jacques Julliard

Le tournant, ce furent les discours successifs de Macron et de Philippe, l’un à Versailles, l’autre au Palais Bourbon. Le premier trop général, le second trop particulier. Or la politique véritable était dans l’entre-deux. Les Français pressentaient qu’on leur demandait des sacrifices, ils les auraient peut-être acceptés si on leur avait expliqué clairement à quoi ils étaient destinés, à l’intérieur de quel dessein d’ensemble ils s’inscrivaient. De Gaulle le faisait à merveille, et Mitterrand un peu. La fonction présidentielle dont Emmanuel Macron est imbu implique un contact direct avec le peuple, un langage simple, des objectifs clairs, pour le moins entendu des citoyens. Or nous ne savons toujours pas quelles sont les priorités du président de la République, quels chemins l’on emprunte, lesquels on évite. À la croisée des chemins, il n’y a plus d’«en même temps». Il y a un choix. Churchill, de Gaulle, Kohl, Jean-Paul II, les hommes qui ont dominé l’Europe au siècle dernier, étaient de grands simplificateurs. Ils ne communiquaient pas, ils disaient ce qu’ils avaient à dire.

L’absence de dessein clairement avoué de la part de Macron explique la pagaille toute hollandienne de ces dernières semaines. D’où les maladresses de ses exécutants, qui se contredisent sans cesse en matière financière, donnant au peuple l’impression qu’on lui cache la vérité, parce que cette vérité n’est guère riante. Ajoutez à cela l’affaire du général de Villiers qui restera à Macron ce que l’affaire Leonarda fut à Hollande: un sparadrap dont il ne s’est jamais dépêtré. Nous avons besoin aujourd’hui, non de discours habiles, mais d’un langage de vérité. On attend toujours d’EmmanuelMacron un discours de référence.

Mon quartier d’Orange

Pourquoi ai-je tant de plaisir à revenir chaque été aux Chorégies d’Orange? Parce que c’est le plus beau lieu du monde pour entendre de la musique et des voix humaines! Depuis quarante années que j’en ai contracté l’habitude, je ne leur ai pas fait une seule infidélité, même à l’époque où les belles personnes, avec une moue condescendante, snobaient ce spectacle populaire. Je ne dois plus être très loin de ma centième.

Le plus célèbre mur du monde avec la Muraille de Chine est, quoi qu’on y joue, le plus somptueux, mais aussi le plus émouvant des décors. Chaque fois que le scénographe s’essaie à lui faire concurrence, il en est pour sa peine, et même pour sa honte: témoin cette affreuse tête de bouffon, en forme d’escargot de carton-pâte, que l’on nous a servie début juillet, en marge d’un beau Rigoletto.

Savez-vous quelle est la vertu cardinale d’un décor aussi grandiose? Celle d’interdire, sous peine de ridicule et au risque d’une émeute, les pitreries dont les metteurs en scène sont devenus coutumiers dans le théâtre contemporain, devant des publics pétrifiés de respect et imbus du dramatiquement correct.

Ah, le public d’Orange! Il est la deuxième raison de ma fidélité à ces chorégies, j’allais dire à ces liturgies. Il est la preuve, s’il en était besoin, qu’il n’y a pas de vrai théâtre, pas de vrai opéra sans un public à la hauteur: pas snob pour un sou, comme à Aix ; ni non plus un peu candide, comme à l’Opéra Bastille, mais un public vivant, coloré, où se mêlent les classes de la société, réunies dans le même amour de Verdi, de Puccini, de Rossini ou de Bizet. Orange est un des derniers lieux où survit l’idéal du théâtre populaire, tel que Jean Vilar nous l’avait fait aimer: la communion de tous dans les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Quand vous venez à Orange, ne craignez pas d’arriver en avance. Installez-vous dans les gradins et voyez-les se remplir, tandis que le soleil baisse sur la Provence, de ce public de connaisseurs qui est aussi un public d’enthousiastes, selon la distinction de Goethe.

Orange est à Verdi ce qu’Aix-en-Provence fut jadis à Mozart ou Bayreuth à Wagner. Cette année encore, deux Verdi étaient à l’affiche: Rigoletto et Aïda. Du classique, du cousu main, c’est vrai. Mais il faut bien remplir à deux reprises pour chaque spectacle les huit mille cinq cents places des gradins, quand l’ensemble des subventions ne s’élève qu’à 960 000 euros (contre 8,5 millions à Aix-en-Provence). Les Chorégies tirent l’essentiel de leurs ressources de la billetterie (plus de 80 %), ce qui est exceptionnel. Résultat: un déficit cumulé de 1,5 million d’euros. Dans ces conditions, il serait inadmissible, il serait impensable que, devant le refus de la Société générale et des banques d’accorder des prêts à court ou à long terme, l’État et les tutelles locales laissent péricliter ce chef-d’œuvre en péril que sont les Chorégies, et que l’œuvre de Raymond Duffaut, qui a tiré sa révérence cette année, soit remise en cause. Celui-ci était encore présent à travers la programmation. Il a su donner à ses classiques la plus belle des nouveautés: celle des interprètes. Il fut un grand pêcheur de perles, qui a offert à de quasi-inconnus le public, qui a fait d’eux de grandes vedettes internationales, de Roberto Alagna à Patrizia Ciofi, en passant par tant d’autres. Il faudra, hélas, désormais qu’Orange se passe de Duffaut et de Roberto…

Une fois n’est pas coutume: l’impression la plus forte que j’ai ressentie cette année à Orange est celle qui m’a été donnée par la musique instrumentale. La 9e Symphonie de Beethoven, exécutée le 18 juillet par l’Orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung, respirait la plénitude et faisait naître en chacun cette grave allégresse qui vous délivre du quotidien et rétablissait en lui la hiérarchie réelle des valeurs. Un Chung habité, à la baguette électrique, le visage tourné vers l’intérieur, était à lui seul un spectacle. La projection d’œuvres de Klimt sur le mur était a priori surprenante: Klimt et Beethoven, c’est l’eau et le feu. Mais pourquoi pas, puisque le résultat était superbe, surtout dans le dernier mouvement avec chœurs. Un moment de grande noblesse.

Aïda est un opéra intimiste, victime de ses trompettes. Cette année, à Orange, ce sont les trompettes elles-mêmes qui ont été victimes de sa réputation. Le parti pris du metteur en scène Paul-Émile Fourny de faire de l’explication de texte (l’égyptomanie envahissante du XIXe siècle et les circonstances de la création en 1871 à l’Opéra du Caire) a transformé la scène du triomphe en un aimable divertissement mondain où des messieurs en habit de second Empire et des dames en robe légère se trémoussent vaguement. Ce n’est pas de la pitrerie, certes, mais c’est de la cuistrerie au service de n’importe quoi. Ajoutez à cela une Égypte à neuneu où le chien Anubis, les maquettes du temple de Louxor, les pyramides de Gizeh et jusqu’au masque de Toutankhamon se promènent tout au long du plateau comme dans un musée à roulettes.

Heureusement, il y a les voix: celle avant tout de la mezzo géorgienne Anita Rachvelishvili, éclatante, souveraine, domine la situation et emporte la faveur justifiée du public. Et la soprano Elena O’Connor, qui remplaçait au pied levé la titulaire Sondra Radvanovsky dans le rôle d’Aïda, a fait admirer toute la palette de son jeune talent dans l’aria de l’acte III, sur les bords du Nil (O patria mia…)

L’an prochain, si tout va bien, les Chorégies débuteront avec le Mefistofele d’Arrigo Boito (1842-1918), qui rivalisa longtemps avec le Faust de Gounod. Qui disait qu’à Orange on ne donne que des nanars?

* Jacques Julliard est éditorialiste de l’hebdomadaire «Marianne».

Source :© Le Figaro Premium – Jacques Julliard : «Macron au piège du “en même temps”»

4 Responses to "Jacques Julliard : «Macron au piège du “en même temps”»"

  1. Cohen   7 août 2017 at 9 h 14 min

    L’art de la communication, en l’occurrence, ne serait-il, pour monsieur Macron, que l’art de la dissimulation : Ces différentes déclarations n’ont été prononcées, semble-il, que dans le but de séduire.
    On aurait tort d’oublier que les promesses n’engagent que ceux qui y croient…
    En ce qui concerne les murs célèbres du monde, si la Grande Muraille de Chine occupe une place prépondérante, proportionnelle à la taille de l’Empire du Milieu, il n’est pas interdit de citer un autre mur qui a marqué l’Histoire, peut-être parce qu’il se situe à Jérusalem…

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  2. Disraeli   8 août 2017 at 0 h 53 min

    Trump, un Ubu incompétent et brutal ? Il suffit de voir tourner la machine économique américaine, le fait que Trump ait stoppé la dégringolade de prestige des Etats Unis dans le monde (sauf au près d’une certaine presse de gauche qui n’admett pas le jeu démocratique..)
    Quant aux Chorégies, il est bon de préciser que le prix des billets est devenu totalement hors de portée pour un budget moyen; mais peut-être M. Julliard est-il invité ?

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  3. Ren   8 août 2017 at 17 h 59 min

    Incompétent Trump? Brutal, dites vous.?
    Il n’a pas eu besoin de politique pour partir de pas grand chose et de bâtir un empire: C’est déjà tout le contraire d’incompétent. Elle est rare cette capacité confirmée par la durée.
    Brutal dites vous., Qui a t’il viré, si ce n’est une personne en qui il avait perdu toute confiance et placé par des prédécesseurs. Que penser d’un million d’emplois supplémentaires qui montre la confiance que lui accorde son pays et ramène le chômage à 4,3% . Comme c’est éloigné de nos statistiques déjà manipulées.
    Combien de présentateurs français, critiques, journalistes sont mis aujourd’hui au rencart en moins de deux mois de règne?. Jetés, soumis à des amendes démesurées pour les faire taire. C’est pas brutal?
    On ne vous a pas entendu quand Erdogan a emprisonné et liquidé toute opposition à son pouvoir absolu. Ce n’était pas brutal? Bien qu’on pourrait dire que c’est de la compétense.
    Un communiquant, on recherche un communiquant. Mélanchon et un des derniers qui reste, mais qui veut ses idées?
    Alors on en a cherché d’autres. On en a trouvé. Ils expriment leur mépris et leur dégoût du français, des blancs. Des antiracistes bien sûr, bien qu’antisémites mais qu’importe n’est ce pas?, qu’ils se dévoilent en clamant: »la meuf, elle est dead » dans leur language bien de chez nous. Si on le leur demandait, ils n’auraient jamais accordé le Panthéon

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  4. jean dufour   9 août 2017 at 9 h 08 min

    Mr Julliard ne s’est pas aperçu que Micron n’a pas été à proprement parler élu mais habilement vendu aux français comme on vend une lessive qui lave plus blanc. Tous les media ont fait sa promotion avec succès pour le plus grand bonheur de ceux qui précisément possèdent les grands media parce qu’ils possèdent d’abord les multinationales. Le sort des peuples importe peu à ces gens là .

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