Raphaël Enthoven : « Notre époque est celle de la contamination de la vertu par le ressentiment» - C.J.F.A.I  
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Raphaël Enthoven : « Notre époque est celle de la contamination de la vertu par le ressentiment»

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Peut-on encore philosopher à l’ère des réseaux sociaux ? Chaque matin dans « La morale de l’info » sur Europe 1, Raphaël Enthoven pointe les paradoxes de l’homme postmoderne. Le pédagogue, qui se considère comme le poil à gratter de son époque, a accordé un entretien fleuve au Figarovox.


Raphaël Enthoven est professeur de philosophie. Il tient une chronique dans la matinale d’Europe 1 intitulée La morale de l’info. Dernier livre paru: Little Brother (Gallimard, 2017).


FIGAROVOX.– Vous êtes un philosophe-twittos. N’y a-t-il pas un paradoxe à essayer de concilier le temps de la réflexion philosophique, qui exige le recul et la patience, avec l’immédiateté des réseaux sociaux?

Raphaël ENTHOVEN.- Je ne suis pas philosophe mais prof de philo, ce qui est plus difficile! Tout le monde est philosophe: il suffit de savoir qu’on va mourir. Quand j’étais sur France Culture j’avais 59 minutes par semaine pour faire une émission sans invités («Le Gai Savoir») sur une œuvre classique. Nous étions comme des arpenteurs, ou des spéléologues, à la recherche du détail sublime. Sur Europe 1, le rythme est (un peu) différent: j’ai 2,30mn, chaque matin, pour saisir un événement, montrer la pathologie dont il est le symptôme, en extraire une «morale» et éventuellement, si le cœur m’en dit, envoyer un uppercut… Autant asseoir une baleine dans une baignoire. C’est à Raymond Aron que je dois d’avoir accepté de le faire. D’abord, en qualité d’éditorialiste, il avait le génie particulier d’écrire en une heure un article sur une idée: unité de temps, de lieu et de pensée. Et puis je fais mienne, résolument, la grande question du «spectateur engagé»: «Comment, français, juif, situé à un moment du devenir, puis-je connaître l’ensemble dont je suis un atome, entre des centaines de millions? Comment saisir l’ensemble autrement que d’un point de vue, un entre d’autres innombrables?» Autrement dit, comment penser le monde dont je suis juge et partie? Comment tendre vers

Chaque twittos recherche, comme un mouton en mal de chaînes, le camp des gens qui pensent comme lui. Twitter promeut la sottise par le vacarme.

l’objectivité sans jamais céder à la tentation de croire que je sais? Comment prélever ce qui dure au sein de ce qui passe?

«Je devinais peu à peu mes deux tâches, précise Aron dans ses Mémoires : comprendre ou connaître mon époque aussi honnêtement que possible, sans jamais perdre conscience des limites de mon savoir ; me détacher de l’actuel sans pourtant me contenter du rôle de spectateur.» Dans l’inconfort d’un esprit aux prises avec la matière se trouve une méthode d’investigation qui combine les avantages de la loupe, du scalpel et du télescope.

Comment jugez-vous la violence qui s’exerce sur les réseaux sociaux?

Hilarante, tant elle essaie, en essentialisant l’adversaire, de couper court à tout débat. Twitter n’est pas un espace de dialogue, mais le terrain favori de ce que Tocqueville appelait la «tyrannie de la majorité». Chaque twittos recherche, comme un mouton en mal de chaînes, le camp des gens qui pensent comme lui. Sur Twitter, on ne retweete que ce qu’on approuve, toute contradiction est une offense et on débat en s’indignant. Twitter promeut la sottise par le vacarme. Alors, je m’y rends comme on va au labo, j’élimine les insultes comme on nettoie son bureau et je débusque les malveillants à coups d’analogies en 140 caractères, comme on jette du pain dans la rivière pour étudier le comportement des épinoches. J’ai été traité de gauchiste par la Manif pour tous, de fasciste par les mélenchoniens, de juif par les antisémites et d’antisioniste par des crétins… J’en déduis que je suis au bon endroit!

Avez-vous le sentiment que l’intolérance grandit?

L’antique racisme s’est trouvé un puissant allié chez ceux qui croient lutter contre l’injustice en imposant l’injustice inverse, à l’image d’un antiracisme dévoyé qui culmine dans des «réunions non-mixtes» où les blancs sont exclus. La différence entre les deux intolérances, c’est que la seconde (grisée par le rêve d’un monde où la non-mixité deviendrait superflue, tant les gens s’aimeraient enfin) se vit comme un remède à la première, alors qu’elle est son reflet. Les méthodes qu’elle emprunte (exclure l’autre, au nom de la tolérance) se vivent comme des morales provisoires, mais ce sont des fins en soi.

Vous avez un rapport profond à la littérature. N’est-ce pas un moyen plus fin et moins systématique que la philosophie d’aborder le réel?


On trouve en philosophie de sublimes démonstrations. Mais on y trouve plus rarement qu’en littérature ces perles de sens dont la densité est telle qu’une seule phrase contient une bibliothèque entière


«On ne pense bien que par images, si tu veux être philosophe, écris des romans» écrit Camus, en songeant à Moby Dick, dont Melville compare la blancheur à l’albatros, à l’albinos à la pâleur des linceuls ou au «vrai voile du Dieu chrétien»… Autrement dit, l’image surmonte la représentation pour devenir une métaphore, dont la puissance explosive est comparable à celle d’un haïku, ou d’un aphorisme. Quand Camus lui-même, au début de Noces, écrit «A certaines heures, la campagne est noire de soleil», le lecteur voit parfaitement ce qu’il veut dire, mais il ne se le représente pas. Y avait-il une éclipse ce jour-là? Est-ce le soleil noir de la mélancolie? Ou un rideau de sourcils qui lutte contre la chaleur? Ou une référence à l’apparition d’Apollon «semblable à la nuit» au début de l’Iliade ? Est-ce la naissance de l’idée chère à Camus que le soleil ne dissipe pas les ombres, mais les produit? Autant de questions (et tant d’autres) qu’une seule phrase contient. On trouve en philosophie de sublimes démonstrations. Mais on y trouve plus rarement qu’en littérature ces perles de sens dont la densité est telle qu’une seule phrase, aussi simple que l’existence, quand on la déplie, contient une bibliothèque entière.

Il semble en revanche qu’un monde s’oppose à celui de la littérature, c’est la politique, qui impose des schémas binaires là où la littérature entend entrer dans la complexité des êtres…

La politique s’oppose à la littérature comme la sphère publique s’oppose à l’intime. Je dis l’intime. Je ne dis pas le privé. Le privé désigne tout ce qui n’a d’importance que pour soi. L’intime désigne une aventure certes intransmissible mais dont l’énergie qu’elle donne et l’espérance qu’elle éveille impose de devenir publique.

Pour le dire simplement, tout le travail consiste à convertir le plaisir solitaire de la littérature en injection quotidienne de singularité sur l’agora. Utiliser Camus pour dynamiter le discours des Indigènes de la République. Se servir d’Orwell pour disséquer les positions de Ségolène Royal sur Cuba. Evoquer le désarroi de Bardamu, perdu dans New York, pour décrire les tentatives de ressusciter le Parti Socialiste… La contre-pensée n’est pas une pensée contre, mais une pensée qui coince l’adversaire en décryptant ses mécanismes, ou en lui présentant un reflet inattendu. Les élus n’utilisent la littérature que pour célébrer des valeurs simples, ce qui est très bien. En ce qui me concerne, elle fonctionne comme un baril de poudre.

Comment expliquer que notre société, qui est censée avoir aboli toutes les normes au profit de l’émancipation individuelle, soit de plus en plus puritaine, moralisatrice et liberticide?

La liberté, enfin, n’a pas tant à craindre un retour de la tyrannie qu’un usage liberticide de ses propres procédures

Certains veulent y voir un retour de bâton. Ce serait trop simple. Les époques ne se succèdent pas, mais se juxtaposent et, parfois, se mélangent. En l’occurrence, le puritanisme n’est plus l’apanage des puritains. On le trouve aussi chez leurs adversaires, qui vous forcent à être libres quand vous ne l’êtes pas assez et vous privent de parole quand vous êtes moins tolérant qu’eux. La «Morale» n’est pas seulement l’arsenal de principes qui permettent de trouver ailleurs qu’en soi-même la norme de son action, la morale est aussi, désormais, l’arme de tous ceux qui, faute de déconstruire un argument, choisissent de le récuser en le présentant comme «méchant». La liberté, enfin, n’a pas tant à craindre un retour de la tyrannie qu’un usage liberticide de ses propres procédures, à l’image des réseaux sociaux qui ignorent la présomption d’innocence, ou d’un prosélytisme qui s’appuie sur la liberté elle-même pour diffuser l’intolérance. Plus grave que le choc frontal du bien et du mal, c’est la contamination de la vertu par le ressentiment, qui signe le moment que nous traversons.

La transparence absolue de la vie publique vous effraie-t-elle?

L’idolâtrie de la transparence est encore plus intéressante qu’effrayante, ce qui n’est pas peu dire. De l’affaire Cahuzac – où on a vendu l’exhibition forcée du patrimoine comme un remède à la fraude fiscale – aux violations spectaculaires de la vie privée dans l’affaire Bettencourt, en passant par le «mur des cons», la vraie question n’est pas de savoir si la défiance est soluble dans la transparence (c’est le contraire: plus on voit, plus on doute), mais de savoir ce que cache le désir de transparence. À quelles passions correspond l’illusion qu’on serait tous plus libres dans une cage de verre? Et surtout: vous avez parlé de «transparence absolue», or aucune transparence n’est absolue! Pour une raison évidente: croire, dit Nietzsche, qu’il suffit de balayer les apparences pour faire apparaître la vérité, c’est oublier que, de cette façon, on fait de la vérité elle-même une apparence supplémentaire! Un homme qui enlève son masque est un homme qui porte le masque du type qui enlève son masque…

Vous me faites parfois penser au prêtre dans le film «Ridicule» qui prouve l’existence de Dieu, puis sa non-existence. À chercher sans cesse les paradoxes, à jongler avec les concepts, le risque n’est-il pas de devenir sophiste, ou relativiste?

C’est la vanité qui tue l’Abbé de Villecourt, plus que le goût du paradoxe. Et, quand le Roi se lève, indigné, l’Abbé découvre d’ailleurs, à ses dépens, que toutes les opinions ne se valent pas… En ce qui me concerne, hormis les miennes, toutes les opinions m’intéressent. J’y vois des dispositions du caractère, ou des morceaux de vérité. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les opinions qui se prennent pour la vérité (ou les groupes sociaux qui se prennent pour l’humanité, c’est pareil). Et je préfère à toute autre la compagnie de Montaigne, que son scepticisme n’empêche pas de prendre parti. Par exemple, dans son chapitre sur les Cannibales, Montaigne, dont le doute est l’unique règle de conduite, fait valoir, avec un bon sens total, qu’il préfère la compagnie des cannibales qui grillent les gens après leur mort et pour les manger, à celle des inquisiteurs qui font pareil, mais au nom de Dieu. L’absence de dogme n’est pas contradictoire avec la prise de position.

Montaigne, Nietzsche… qui sont vos autres figures tutélaires en philosophie?

Pascal et Spinoza pour le XVIIe, avec Montaigne en arrière-plan. Montesquieu, Bergson, Camus Nietzsche, Proust, Clément Rosset. Bénis soient-ils d’être nés avant moi.

Quel est votre rapport aux Lumières et à la modernité?

C’est d’une banalité totale. Je suis libéral au sens où Kropotkine disait (de mémoire): «Ma liberté commence là où commence celle de l’autre». Je me sens libre quand les autres le sont. Je suis libéral en économie, faute de mieux, dans la mesure où je ne connais pas une abolition du libéralisme économique qui n’ait pas débouché sur un massacre de masse. Je suis bêtement aronien. Je ne connais pas de système où la liberté d’expression ne soit garantie sans que la liberté d’entreprendre le soit aussi. Et je reste émerveillé, en termes de modernité, par le spectacle des gens qui disent que «c’était mieux avant» sans voir que toutes les époques du monde ont toujours eu des gens pour dire la même chose.

Pourtant, la nostalgie est davantage un sentiment qu’un système…

Alors c’est un sentiment qui, tout comme un système, prend peu de risques! Comme elle désigne à la fois le regret de la terre natale et le désespoir de constater, quand on y revient, que rien n’est plus comme avant, la nostalgie s’arrange toujours pour avoir un coup d’avance. On ne prendra jamais un nostalgique en défaut. À l’image d’Ulysse, en qui le regret du foyer cède la place au désespoir (vraisemblable) d’être de retour et de constater que, contrairement à lui, sa femme a vieilli, le nostalgique a toujours un chagrin sous la main.

Je ne suis pas conservateur. Je suis constatateur. L’humanité stagne tout en progressant. Le décor évolue, les moyens changent, mais les passions demeurent

N’y a-t-il pas des vertus dans la critique du progressisme?

En particulier quand le progrès lui-même s’en charge! Une critique interne est toujours plus efficace qu’une imprécation… Jean-Jacques Rousseau est le meilleur philosophe du progrès (qu’il appelle «perfectibilité») mais également son pire ennemi, qui montre à l’envi les méfaits du développement des sciences et des arts sur l’humanité. Bergson a été formé à l’école d’une science triomphale et sa pensée s’épanouit au-delà du cercle de la raison. Pascal, avant lui, avait inventé l’omnibus ou la machine à calculer, sans jamais se départir du sentiment que «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point…» Kant lui-même, qui a consacré tellement de temps à élucider les conditions d’un jugement moral, fait valoir, à bon droit, que la vertu titube quand la science avance à pas de géants… En un mot, le progrès technique n’est pas un progrès moral.

Vous croyez à l’immutabilité de la nature humaine …Vous êtes donc conservateur?

Je ne suis pas conservateur. Je suis constatateur. Et le constat (qui me sert également d’unique certitude), c’est qu’en un sens, l’humanité stagne tout en progressant. Le décor évolue, les moyens changent, mais les passions demeurent, les querelles et les élans obéissent aux mêmes mécanismes, les sociétés se renouvellent comme un théâtre change d’acteurs. Certains trouvent ça décourageant. D’autres y voient l’occasion de trouver dans Spinoza, Platon, Bergson ou Montaigne, des réponses aux questions qu’on s’est posées le matin même.



Source :©  Le Figaro Premium – Raphaël Enthoven : « Notre époque est celle de la contamination de la vertu par le ressentiment»

One Response to "Raphaël Enthoven : « Notre époque est celle de la contamination de la vertu par le ressentiment»"

  1. Patricia J.S. Cambay   1 août 2017 at 1 h 33 min

    Raymond Aron, « Le spectateur engagé », quel bon début pour cet entretien.
    De même, je suis bêtement Aronienne mais j’ai eu, dernièrement, la surprise de lire un article dans Libé : « Raymond Aron avait raison, Hélas ! »
    Merci Monsieur Enthoven pour cet agréable moment.
    Je finirai sur votre phrase que je partage entièrement, « Je ne suis pas conservateur, je suis constatateur. »

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