Live From The Field

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Jérusalem en France

 

 

 

 

Communication de Olivier Véron au colloque du KKL

(maison de l’UNESCO, 29 janvier 2017)

« Jérusalem, capitale du peuple juif,

Jérusalem, ville de paix ».

 

 

Est-ce abuser d’un temps compté sur un sujet brûlant, que de vous parler de notre petite maison d’édition, « les provinciales » ? « Qui cite ses maîtres hâte la venue du royaume », dit le Talmud, et pour cela je vais me transporter à mon tour sur les hauteurs de Jérusalem et au-dessus de ce Temple qui n’est plus.

 

À vrai dire, c’est le bon poste pour aborder, comme nous le souhaitons aux « provinciales », dans le regard de Pascal, de Péguy, Bernanos et Pierre Boutang, la montée des problèmes politico-religieux contemporains, mais ça reste difficile de parler de Jérusalem, capitale unique du peuple juif depuis le Roi David et centre de la présence divine, en tout cas de sa mémoire : « L’Éternel n’est-il plus à Sion ? demande le livre de Jérémie. Son Roi n’y est-il plus ? » Il se peut que la main qui doit écrire se fige, ou que la langue se colle à mon palais…

 

Car il faut commencer avec cette phrase du premier siècle du fameux rabbi crucifié sous Ponce Pilate, qui prononce une accusation mais révèle aussi une intention, donne une définition du « sionisme », anticipe une histoire : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapide ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu[1] ! »

 

Dans la lignée des prophètes d’Israël, au seuil de nouvelles destructions, ces mots durs ne furent pas prononcés par un combattant de l’Irgoun. Ils n’appellent pas à l’internationalisation ni à la déjudaïsation de Jérusalem, mais ils proclament l’amour indéfectible du Juif Yeshouah pour son peuple, son opiniâtreté à le servir en le rassemblant et protégeant ici-bas, sa volonté de le sauver des catastrophes futures, et ils énoncent sa mise en garde et sa condamnation de toute autorité sur cette ville, politique ou religieuse, qui serait assez folle ou corrompue pour oublier sa raison d’être.

 

Pour son temps, la partie était perdue, « Voilà, on vous laisse votre maison », ajoute-t-il, mais c’est en « patriote juif » (comme dira Bossuet) qu’il a parlé, en vrai Politique ayant le souci de la destinée temporelle de son peuple, qu’il s’exprime, non en « prêcheur d’arrière monde » prêt à l’abandonner[2].

 

Dans La Politique, la politique considérée comme souci, Pierre Boutang écrivait en 1948 : « L’histoire ne se réduit ni à la nature physique, ni aux principes universels reconnus dans la solitude. Il n’est pas en elle de fait qui ne prenne sa profondeur dans un sentiment. C’est l’ensemble de ces sentiments qui constitue le domaine politique proprement dit, l’horizon présent de l’homme[3] ».

 

Et puisque ces sentiments sont dignes de fonder une politique, il précisait :
« Bien loin que (le) nationalisme fût une doctrine d’orgueil, il suspendait tous les bonheurs du monde à l’acte d’humilité initial, la reconnaissance d’une finitude originelle : je nais ici, et non ailleurs, fils d’une famille, héritier d’un nom. Il ne dépend pas de moi que la spiritualité humaine et la civilisation ne se manifestent pas comme un système de volontés mais comme une histoire. »

 

Les vieilles nations chrétiennes d’Europe (nation vient de naissance) semblent avoir longtemps construit leur éducation politique sur cette « nature historique de l’homme, le rapport absolu au relatif, c’est-à-dire à une communauté non choisie » imitant la relation de l’ancien Israël à l’histoire[4].

 

Religion historique empruntée à Israël, le christianisme est plus encore une religion de la présence charnelle terrestre, la religion de l’Incarnation : non seulement avoir un ventre et aller aux cabinets (cela est dans l’Évangile) mais naître ici et non ailleurs, à tel instant précis de l’histoire d’un peuple, en l’occurrence le peuple juif. Dans Une voix sur Israël, que Claudel publia en 1949 pour célébrer la création de l’État d’Israël et que nous rééditons maintenant, il écrit : « C’est Israël qui a accordé à Dieu l’Incarnation[5] ».

 

Boutang dit encore : « La politique constitue par elle-même, si on la fonde en raison, une métaphysique de l’histoire ».

 

Bref, selon la définition générale qu’il donnera trente ans plus tard, dans Reprendre le pouvoir : « la nature du pouvoir est de sauver » et « l’État souverain (…) cesse d’être ce qu’il doit, s’il sacrifie son peuple ; il n’existe que par le souci de le sauver[6] ».

 

Jérusalem au premier siècle, sous les César, ce n’était que Paris en 1943, quand Marc Bloch écrivait dans son testament : « …Je suis né juif (…), je n’ai jamais songé à m’en défendre ni trouvé aucun motif de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ? »

 

Tradition généreuse, reprise et élargie, non abolie ni combattue par le christianisme : si l’Église avait historiquement établi sa théologie sur la disparition, la destruction de la Jérusalem juive, elle avait su tirer parti de la « conversion » de l’empire romain : catholique voulait dire que l’amour de Jérusalem devenait universel, pas universaliste, et que les Papes, les Conciles et les Rois luttaient autant qu’ils purent contre les idéologies désincarnées[7] ou contre les débordements de la populace[8]. L’Église rejeta toujours le marcionisme c’est-à-dire la tentation de rompre avec le Dieu révélé dans l’histoire par la Bible et charnellement par Israël[9].

 

Ce n’est pas l’aventure sioniste ni l’État hébreu moderne (leur liberté politique, leur fraîcheur religieuse et leur passion pour le savoir, les arts et les réjouissances profanes, leur usage débridé de la langue et la camaraderie) qui démentent ce qu’écrivait Theodor Haecker face à l’Allemagne nazie : « L’homme ne devient vraiment homme que par le croisement du Juif et du Grec » – tandis qu’un autre catholique allemand, Ernst Jünger, saluait en officier de la Wehrmacht ceux qu’il croisait encore, en effet portant des étoiles jaunes dans les rues Paris. « C’est justement la chrétienté qui a révélé l’essence du pouvoir », dit Haecker et il en donne pour preuve le début du credo : Je crois en Dieu le Père tout-puissant. L’homme « a besoin de pouvoir et de force », bien sûr, et il « n’est plus lui-même quand il renonce à être seigneur de la création », dit Haecker[10] (que le jeune Joseph Ratzinger lisait au séminaire allemand après la catastrophe).

Dans le « Chant du Betar », Jabotinsky affirmait : « Hébreu, dans la misère même, tu es Prince (…) Tu naquis fils de Roi » ; et dans son autobiographie : « Je crois que tout homme est un roi[11] ».

Au même moment, le grave Haecker expliquait à la Rose Blanche, la résistance étudiante à Munich, émue par le sort fait aux Allemands à Stalingrad et aux Juifs dans les camps, que « le dogme chrétien est en lui-même historique » et c’est pourquoi « il affronte nécessairement les puissances du temps et de l’histoire ». L’empire romain « a persécuté les chrétiens à cause d’un comportement considéré comme politique. “Mon royaume ne vient pas de ce monde” est une déclaration politique ». Après cela la Rose blanche Sophie Scholl devint un peu provocatrice, elle fut arrêtée, jugée pour « propagande subversive, complicité avec l’ennemi, haute trahison », et fut condamnée à mort et décapitée.
Selon l’Église, le baptême nous fait « prêtre, prophète et roi », et nous agrège de fait au peuple juif élu.

 

Comment cela se fait-il, comment est-ce que cela s’est fait ?

 

Au début de notre ère, le paganisme romain incertain ou assuré de sa force détruisait entièrement Jérusalem et aggravait terriblement l’état de dispersion, d’impuissance et d’exil d’Israël. Quelques décennies après, l’empire lui-même, culturellement donc politiquement et militairement, ne valait plus grand-chose. C’est pourquoi, en fin de compte, « Les Grecs et les Romains ont accepté que le salut vienne (…) des Juifs », note Haecker : ils basculèrent dans le christianisme au risque d’en diluer encore un peu « la source juive ».

Héritée des Romains la souveraineté politique chrétienne sur Jérusalem n’avait été ni conquise ni soumise, mais se trouva assez vite attaquée par les hordes entraînées par un prophète rival, assez peu versé, lui, dans les écritures, plus habile à guerroyer et qui n’était même pas juif.

 

La France alors n’était « qu’un nom » ne désignant même pas la « réalité géographique et non politique » qui résulterait des partages de Charlemagne en 843. Ce pays ne devint « une nation au sens moderne » que plusieurs siècles plus tard. Et Michaël Bar-Zvi écrit dans Israël et la France, l’alliance égarée, où il rassemble les grands liens historiques entre les deux nations : « Deux éléments permettront de lui donner la consistance d’une nation », « la langue française et l’esprit de chevalerie[12] ».

 

Les habitants de France ont-ils tout à fait perdu de vue cet esprit de chevalerie que résument les mots vaillance (ou prouesse, le caractère du preux), loyauté (« dans la guerre se refuser à toute manœuvre insidieuse »), largesse et courtoisie[13] ?

 

Il a pourtant puissamment contribué à asseoir la tradition, les mœurs, l’honneur et le droit de la guerre. Cervantès après Lépante en pleurait-il la disparition avec l’invention des armes à feu qu’il frappait de folie le plus européen des chevaliers errants par la littérature, comme Jeanne d’Arc un peu auparavant l’avait été par la foi.

 

Mais ce qui s’était construit par l’invention française de combattre à cheval persiste en fait ou en idéal jusqu’à aujourd’hui – en dépit des terreurs révolutionnaires et des massacres de masse, dont Richard Rubenstein a exploré les mécanismes historiques[14]. Depuis les agressions de civils autorisées par les Nazis et les Imams, et peut-être à cause de cela justement – l’esprit de chevalerie demeure comme exigence profonde du droit de la guerre, dans la difficile « éthique du soldat » en usage dans nos armées, et dans ce qu’on appelle en Israël le code de « la pureté des armes[15] ».

 

Cela donne à cet héritage « chevaleresque » une actualité d’autant plus nécessaire lorsqu’il s’agit d’asseoir la légitimité de l’État, de sa guerre et de ses lois contre la violence aveugle et barbare de ses ennemis : Michaël Bar-Zvi appelle cela « la portée morale de la guerre », le fait que, après le 8 mai 1945, le peuple juif ait du « se battre pour retrouver l’humanité de la guerre que la Shoah avait détruite » et le fait que la guerre, « avec ses lois et ses valeurs », est « devenue aujourd’hui le seul recours contre la violence[16] ».

 

À une époque où le soldat juif n’était encore qu’un lointain souvenir, cet esprit de chevalerie fut inspiré aux cavaliers francs par une Église soucieuse de discipliner leur ardeur au combat, leur impétuosité assez peu religieuse et d’exalter en eux les vertus chrétiennes en les vouant à la protection des pèlerins se rendant à Jérusalem, c’est-à-dire les pauvres de cette époque, de plus en plus attaqués et menacés[17].

 

En se modelant peu à peu sur cette vocation, la chevalerie façonna en retour celle de la France elle-même, exaltant son influence en Europe et au Proche-Orient par ses mœurs et sa littérature, ses arts, chansons de geste et courtoisie.

 

La chevalerie française n’aura donc pas seulement manifesté la puissance du lien spirituel avec Jérusalem, institué par le christianisme, mais aura établi un lien historique et politique qui contribua puissamment à définir notre patrie et son rôle dans l’histoire – y compris cette fameuse liberté politique que les barons présents à l’onction du sacre garantissaient à leur souverain : « Le Roi de France est empereur dans son royaume ».

 

Le philosophe catholique nationaliste sioniste Pierre Boutang, écrivait donc le 1er juin 1967, au moment de la guerre des six-jours, dans son hebdomadaire La Nation Française :

« La couronne du Saint Empire portait l’effigie de David et celle de Salomon, la politique de nos rois en France – avant Bossuet, de l’aveu même de Machiavel – était « tirée de l’écriture sainte », et les nations, jusque dans l’hérésie jacobine et révolutionnaire, imitaient un dialogue immortel entre la naissance et l’obéissance au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Il poursuivait ainsi :

« L’échec final de la Chrétienté en Europe, et de sa “mission” sur les autres continents, rendant apparemment vaine la diaspora, la dispersion du peuple juif, permettant à de modernes empires de prétendre que la croix elle-même avait été vaine, restituait nécessairement aux Juifs leur charge originelle, l’idée de cette charge, transformée par l’aventure de vingt siècles.(…) » – et un peu plus loin :
« Je crois que Jérusalem ne peut qu’être confiée à la garde de l’État et du soldat juifs
[18]. » 

 

C’est en ce sens d’ailleurs que Jérusalem est véritablement le lieu terrestre de la réparation et de la paix, Chalom, un des noms les plus durement portés. Qui d’autre que le soldat et l’État juif, avec leur idée forte de la justice et de la Loi, et leur présence d’esprit étroitement ordonnée à ce « malheur ancien » pourrait donc faire régner la paix, « la quiétude de l’ordre », et si ce n’est la concorde du moins la coexistence de toutes les (hyper)sensibilités religieuses dans l’enceinte et autour de cette vieille ville trois fois millénaire ?

 

On parle de trois monothéismes dérivés d’Abraham, mais il n’y en a qu’un seul :
« Ton Dieu sera mon Dieu », selon la formule du Mémorial de Pascal, « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants ». Parce qu’il a retrouvé la force de faire la paix ou la guerre – c’est-à-dire « le geste par lequel s’actualisent ces trois mille ans d’histoire », Israël sort, fait sortir de « cette
culpabilité qui est l’aboutissement de la mauvaise conscience historique », selon Richard Millet, tandis que « c’est pour expier les fautes de nos pères que l’on condamne Israël, les chrétiens du Liban, les catholiques européens, l’expiation n’étant ici qu’un sophisme psychologique », écrit-il.

 

Au contraire, c’est à partir de cette terre-là (ha-adama) de Jérusalem que la réparation peut bel et bien avoir lieu, a lieu, a eu lieu dans le face à face du Mont Moriah et du Golgotha, mais aussi de toutes les batailles qui s’y sont déroulées bien avant et après la Shoah. Jérusalem est la marque d’une proximité dangereuse à l’intérieur de la transcendance de Dieu, pourrait-on dire, d’une forme d’intimité un peu effrayante avec l’absolu, comme cet étrange flux d’hommes en noir et de touristes qui convergent vers l’emplacement du Saint des Saints, sans toujours bien savoir ce qu’il en a coûté à Israël de libérer le mur qui en sépare et en rapproche assez depuis 1967.

 

Le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme dit que « la paix est l’incarnation de l’immanence divine[19] », et « d’après la Kabbale Dieu crée en se retirant de manière à permettre au monde d’exister. Pour donner et maintenir la vie, il fait place à l’être humain en lui-même, comme une mère à l’enfant attendu[20] ».

Bien avant l‘apparition du christianisme et des nations d’Europe qui en procèdent le psaume 86 rattachait cet enfantement à Jérusalem : « On appelle Sion : “Ma mère !” car en elle, tout homme est né. »

Selon Richard Millet « nous naissons dans des langues autant qu’en un territoire et nous passons notre vie à tenter de faire coïncider les territoires et les langues dans ce qui s’appelle la littérature », or « Comment transmuer le sang juif de Jésus en un sang chrétien ? Le sang et l’être juifs ne se confondent-ils pas dans une universalité à laquelle je participe par le baptême et par cet héritage qui porte le nom de culture[21] ? »

 

Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel dit qu’au terme des croisades « la chrétienté a trouvé le tombeau vide »… Mais il serait singulier de constater le peu de profit apparent de ce vaste mouvement de pèlerinages armés vers un aussi fort objet de convoitise, car il a puissamment contribué à engendrer la France elle-même, et l’Europe. Et il semble que les chrétiens soient justement les premiers qui, dès le matin de Pâques, aient constaté que le tombeau était vide dans le jardin du Golgotha. Jérusalem, réceptacle d’un lieu vide, comme le vit Pompée de ses yeux, abrite ainsi un patrimoine historique précieux : le Temple détruit, son trésor saccagé, provoquaient l’exil de la Chekhinah, dont Maïmonide dit qu’elle est « la lumière que Dieu fait descendre d’une manière miraculeuse dans un lieu pour le glorifier », et saint jean que « la nuit ne l’a pas saisie » – sans tarir le flux des pèlerins. L’idée même d’un pèlerinage en direction d’un lieu vide serait surprenante si elle n’était d’abord juive du fait des pérégrinations incessantes d’Israël avec l’Arche et de ses pèlerinages sacrificiels ou mémoriels en direction du Temple vide ou détruit. Mais elle est aussi païenne par ces mages venus du Levant jusqu’à Jérusalem[22], sur lesquels nous avons peu de renseignements historiques, mais qui provoquèrent, dit-on, l’inquiétude d’Hérode (l’Iduméen) et troublèrent la ville entière en demandant : « Où est ce roi des Juifs qui est né ? »

Jérusalem ne serait-elle que la porte d’entrée dans le monde de la présence de Dieu ? Pour les chrétiens il se trouve que cette présence s’est surtout insinuée par la porte étroite d’une jeune fille juive et par ses entrailles dans le monde charnel, c’est-à-dire dans le temps, par un instant donné de la vie d’un peuple, ce peuple étant Israël. La foi juive est fondée sur l’histoire de ce peuple, la foi chrétienne se résume au mythe de l’Incarnation (on dit plutôt mystère, pour respecter le secret de la jeune fille), c’est-à-dire la naissance dans ce peuple – acte politique fondamental selon Boutang – qui permet l’intrusion – ou l’infiltration au sens presque tactique – de Dieu encore une fois dans l’histoire juive, et son inscription dans le temps à ce moment donné – donc d’une manière définitive.

Avec la conséquence assez nécessaire et conforme au propre testament du Christ à cet égard, que son corps étant devenu par là le Temple de la présence de Dieu, son sacrifice perpétué à la messe distribuant chaque jour en tout lieu jusqu’à la fin des temps la présence réelle de ce corps, le privilège de Jérusalem s’éteignait à demi pour être dilapidé dans n’importe lequel des fils d’Adam (ha-adam) devenu désormais son représentant sur la terre[23].

 

Ce que l’archéologie de la ville montre au voyageur, et que les pèlerins du Moyen-Âge venaient chercher sans doute de si loin, ce n’est pas cela, bien sûr, qui demeure l’invisible quotidien, mais c’est l’historicité de Jésus et de sa mort qui empêche que cela ne s’éloigne en mythe et en mythologie et qui prouve par la même occasion la validité du chemin emprunté par les Juifs ou les mages afin de nous y conduire : c’est à cette place, Jérusalem, qu’il s’est introduit dans le monde, naissant ici et non ailleurs, et par la mort ici qu’il atteignit définitivement la plénitude et la misère de notre humanité.

 

(Et il y a ce paradoxe que, au moment où Jérusalem semble-t-il retrouvait sa pérennité dynastique et royale, le Temple détruit sanctifiait à peu près n’importe quel lieu du monde, voyant fleurir partout en France des édifices offrant une vue sur la Jérusalem céleste à n’importe quel rustaud endimanché.)

 

La rédemption de l’histoire juive et de l’œuvre de Dieu sur cette terre n’est garantie que par ce passage – Pessah – le souffle qui sanctifie la vie terrestre mais ne s’y attarde pas.
Le pèlerinage est de cet ordre dont les liens qu’il institue ne subsistent qu’autant que le mouvement du cœur et de la mémoire lui restent fidèle.

 

Certes on pourrait se féliciter que de nouveaux mages ou d’autres Sarrazins à nouveau se pressent en direction du mont Sion, mais ce n’est pas encore pour vénérer son roi, et ça change tout. Il y a 2000 ans on se battait déjà dans Jérusalem sans eux, mieux vaut garder de la hauteur pour voir cette gigantomachie sans paniquer. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la ville a bien ferré, comme un appât, ceux qui se disent ismaélites, et qu’elle les retient un peu comme une vaillante avant garde dans un monde déjà en feu. Comme l’avait souligné Walter Laqueur dans sa préface au livre de Yoav Gelber[24] pour expliquer la victoire (ce qui est déjà une forme de paix) : « en 1948 en Palestine, les Juifs n’avaient pas d’autre endroit où aller : ils se battaient le dos au mur ».

 

Bat Ye’or, fille du Nil, s’est, elle, battue toute sa vie pour établir le lien entre jihad et dhimmitude, qui sont deux mâchoires de l’entreprise de déjudaïsation du monde connu. Les premiers intéressés, les communautés juives originaires des pays arabes, et les chrétiens d’Orient furent les plus longtemps réfractaires à son travail d’étude. Puis elle révéla la condition commune des Juifs et des chrétiens sous l’islam, déchaînant de nouvelles passions, puisqu’elle battait en brèche une hiérarchie illusoire entre dhimmis, et ruinait les attendus d’un soi-disant nationalisme arabe voire l’improbable réconciliation islamo-chrétienne ou euro-méditerranéenne entreprise sur le dos des Juifs. Elle prenait conscience aussi du fait que la destruction des chrétientés d’Orient, civilisations englouties abusivement désignées comme « minorités » avait représenté dans l’histoire une catastrophe bien plus considérable que la persécution ordinaire de communautés juives déjà dispersées de par le monde antique. Enfin elle a patiemment décrit ces mécanismes encore à l’œuvre sur tous les continents avant qu’ils ne sautent au visage de tous en Irak, en Syrie et en Europe.

 

Dans L’Europe et le spectre du Califat[25], elle décrivait seulement la politique et les méthodes en réseaux de l’Organisation de la Conférence Islamique, la plus grosse organisation internationale après l’ONU, créée en 1969 dans le but de reconquérir Al-Quods. Bat Ye’or révélait aussi que cette organisation puissante et déterminée regroupant 56 États mais n’ayant pas de siège fixe, avait pris la décision de s’établir dans le plus modeste d’entre eux, dès que cette ville en pourrait être reconnue comme la capitale. Elle ne manquait pas d’annoncer que l’installation d’un tel organisme (véritable califat moderne associatif) en ce lieu sonnerait le glas de la présence chrétienne dans ces territoires et des représentations de l’histoire naïvement chronologiques qui avaient eu cours jusqu’ici dans les mondes grec et juif.

Nous avons là les grandes lignes d’une entreprise de déjudaïsation par les islamo-progressistes, qui prendrait en tenaille entre les forces révolutionnaires du post-modernisme et celles d’un islamisme conquérant l’homme européen pour extirper les traces d’Israël qui demeurent en lui :

 

Déjudaïsation de l’Europe mais aussi déjudaïsation de la Palestine par des Arabes ou des chrétiens palestiniens ou européens oubliant leur histoire, arabisés, et déjudaïsation du christianisme lui-même, tout rappel des liens objectifs, onomastiques ou historiques antérieurs à l’arabisation étant considérés comme judaïsation par les Rhinocéros, comme les appelait Ionesco.



[1] Évangile selon Matthieu XXIII, 37, et selon Luc.

[2] La première prière chrétienne, attribuée par l’évangéliste Luc à Marie, la mère du Christ, le Magnificat reprend exactement cette perspective : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. (…) Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais. »

[3] Pierre Boutang, La Politique, la politique considérée comme souci, postface de Michaël Bar-Zvi, Les provinciales, 2014

[4] La Jérusalem céleste illumine la Jérusalem terrestre, mais elle ne s’en détache pas, ne la supplante pas, ni ne s’y substitue, elle lui confère au contraire son maximum d’intensité.

[5] Paul Claudel, Une Voix sur Israël [1949], postface de Fabrice Hadjadj, Les provinciales, 2017, à paraître.

[6] Pierre Boutang, Reprendre le pouvoir, préface de Olivier Véron, Les provinciales, 2016.

[7] La gnose, « ces principes universels reconnus dans la solitude » absolutisés.

[8] L’homme réduit à sa « nature physique » fragile et brutale.

[9] Au chapitre des « causes de la mort de Jésus-Christ » le catéchisme du Concile de Trente en 1556, (celui de la « contre-réforme catholique »), précisait déjà : « Puisque ce sont nos crimes qui ont fait subir à Notre-Seigneur (…) le supplice de la Croix, à coup sur ceux qui se plongent dans les désordres et dans le mal [Le] crucifient de nouveau dans leur cœur (…) par leurs péchés, et Le couvrent de confusion. Et il faut le reconnaître, notre crime à nous dans ce cas est plus grand que celui des Juifs. Car eux, au témoignage de l’Apôtre, s’ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne L’auraient jamais crucifié. Nous, au contraire, nous faisons profession de Le connaître. Et lorsque nous Le renions par nos actes, nous portons en quelque sorte sur Lui nos mains déicides. » Un arrêt que n’aurait pas déjugé un Leïb Rochman

[10] Theodor Haecker, Le Chrétien et l’Histoire, trad. Cécile et Jacqueline Rastoin, préface de Olivier Véron, Les provinciales, 2006.

[11] Vladimir Zeev Jabotinsky, Histoire de ma vie, trad. et postface de Pierre Lurçat, Les provinciales, 2011.

[12] Michaël Bar-Zvi, Israël et la France, l’alliance égarée, Les provinciales, 2015.

[13] Cf. Georges Duby.

[14] Richard L. Rubenstein, La Perfidie de l’histoire : la Shoah et l’avenir de l’Amérique, préface de William Styron, postface inédite de RLR, trad. Ghislain Chaufour, Les provinciales, 2004 ; Jihad et génocide nucléaire, Les provinciales, 2010.

[15] Cf. Joshua Sobol, Instant de vérité, pièce en trois actes, trad. et présentation Saskia Cohen, Les provinciales, 2012.

[16] Pour Michaël Bar-Zvi, la Shoah devient ainsi « le plus lourd patrimoine que les générations futures auront à porter, non pas comme un fardeau (…), mais comme l’arme de défense qui nous permettra de ne plus jamais participer à notre propre destruction ou à toute autre volonté d’asservissement ». Cf aussi Rubenstein, La Perfidie…

[17] L’Europe moderne si fière de sa liberté de circuler et intransigeante sur les vertus civilisatrices du tourisme devrait bien s’en souvenir au lieu de rattacher aux seules ambivalentes Lumières le prestigieux universel français, condamnant par la même occasion nos croisades, vues seulement à partir de leur face sombre.

[18] Pierre Boutang, La guerre de six jours, préface de Olivier Véron, postface de Michaël Bar-Zvi, Les provinciales, 2010.

[19] Sous la direction de Geoffrey Wigoder, Cerf, 1993, p. 759.

[20] Immanuel Castel.

[21] Richard Millet, Israël depuis Beaufort, Les provinciales, 2015.

[22] Ce n’était pas exactement vers un lieu vide, que se dirigeaient les mages, sauf qu’honorer le nourrisson de Juifs errant n’allait pas de soi pour le paganisme de l’époque : le trône de la lignée de David, qui conditionne la légitimité en Israël, n’était pas véritablement occupé mais plutôt usurpé par l’Iduméen Hérode.

[23]  « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger

et vous m’avez recueilli » car : « chaque fois que vous l’avez fait à un seul de ceux-ci, mes frères les plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. » Ou encore : « J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire, j’étais étranger et vous ne m’avez pas recueilli, nu et vous ne m’avez pas revêtu, malade et en prison et vous n’êtes pas venus me visiter. » (Matthieu, XXV, 31-46, traduction Claude Tresmontant.)

[24] Yoav Gelber, Palestine 1948, guerre de libération ou catastrophe ? trad. Claire Darmon, Les provinciales, 2013.

[25] Bat Ye’or, L’Europe et le spectre du califat, Les provinciales, 2010.

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